Dans le Moungo, des agriculteurs camerounais face aux changements climatiques
« Voix agricoles ». Épisode 2. Sécheresse prolongée, pluies tardives, bouleversement des saisons, apparition de nouvelles maladies de plantes… Sur ces terres fertiles et volcaniques de la région du Littoral, les exploitants agricoles luttent contre l’impact climatique.
Guy Merlin Tchamtchou attache sept bidons vides de 20 litres chacun sur sa vieille moto au moteur toussotant. Il prend par la suite la direction de la petite rivière située en contrebas de son champ de deux hectares de poivre blanc logé dans la commune de Njombé-Penja, département du Moungo, dans la région du Littoral au Cameroun.
Patiemment, il remplit, l’un après l’autre, les récipients. Il les charge à nouveau sur sa moto et remonte, non sans difficulté, la petite pente menant à sa plantation. Il décharge et entame l’arrosage de ses poivriers aux feuillages verdoyants.
Introduction de notre série « Voix agricoles »
Guy Merlin Tchamtchou puise de l’eau. Photo: Josiane Kouagheu / Agripreneurs d’Afrique


À l’aide de son arrosoir manuel, il zigzague entre les tuteurs sur lesquels s'enroulent des lianes de poivriers, nourrissant généreusement les parties inférieures d’eau. L’agriculteur répète à l’infini l’opération.
Guy Merlin Tchamtchou a pris cette résolution en décembre 2025, après des années à perdre des plantes, grillées par le soleil. « Parfois tu plantes, le soleil vient. Ça grille tout. Ça grille, ça grille, ça grille. »
« Plus de morts »
Depuis la mise en place de sa poivrière en 2017, le paysan assure mettre sous terre de nouvelles plantes chaque année. « Chaque année, tu fais la pépinière. Tu plantes, ça meurt. Tu replantes. » Alors, excédé, Guy Merlin Tchamtchou a décidé d’agir.
Depuis le 4 décembre, il arrose sa parcelle deux fois par jour. De 6h à 9h et de 17h à 19 h. « Je ne vois plus de morts », se réjouit l’agriculteur qui regarde cependant avec inquiétude les quelque plantes qui peinent à se reverdir et le soleil qui ne faiblit pas.
« Le soleil augmente, soupire le cultivateur au crâne rasé et au visage épuisé. On dit que les scieurs ont tout [« toutes les forêts »] scié pour vendre et c’est pourquoi le soleil pénètre. »
Guy Merlin Tchamtchou attache sept bidons vides de 20 litres sur sa moto. Photo: Josiane Kouagheu / Agripreneurs d’Afrique
Guy Merlin Tchamtchou a pris la résolution d’arroser son champ en décembre 2025, après des années à perdre des plantes, grillées par le soleil. Photo: Josiane Kouagheu / Agripreneurs d’Afrique
Depuis le 4 décembre, il arrose sa parcelle deux fois par jour. De 6h à 9h et de 17h à 19 h. Photo: Josiane Kouagheu / Agripreneurs d’Afrique
À quelques kilomètres de lui, Landry Moukoue fait face au même problème. « Le soleil n’est pas comme avant. Il fait tellement chaud, explique l’exploitant de 40 ans. Parfois même il faut arroser. »
Épisode 1: À Njombe-Penja, une passion économique pour le poivre blanc
En janvier 2024, comme Merlin, le jeune quadra a pris la décision d’arroser sa poivrière alors que la sécheresse se prolongeait : 40 litres par plante chaque semaine, durant plus d’un mois. « C’était aussi tellement coûteux…On était à un doigt de perdre tout le champ. Ça devait se sécher totalement. Tous les deux hectares. » Landry fait désormais une veille constante, surveillant ses plants comme le lait sur le feu.
Pluies et soleil
Pour lui, « chaque année a son climat »: « ce qu’on lisait dans les livres… la grande saison sèche, moyenne saison sèche. Non, ça n'obéit plus comme ça. » Landry et Merlin ne sont pas les seuls impactés par les changements climatiques.
Une dizaine d’agriculteurs rencontrés par Agripreneurs d’Afrique dans les localités du Moungo font face aux mêmes difficultés: soleil caniculaire, sécheresse prolongée, pluies tardives, bouleversement des saisons, apparition de nouvelles maladies de plantes…
Sur ces terres fertiles et volcaniques de la région du Littoral, les exploitants agricoles mènent une lutte acharnée contre l’impact climatique. « Il y a des saisons sèches qui s’étendent. Il y a des pluies qui viennent tôt ou tard », confirme à Agripreneurs d’Afrique Dr Levai Lewis Dopgima, le chef de la station de l’Institut de recherche agricole pour le développement (Irad) de Njombé, bureau qui mène des études dans le département du Moungo et ses environs.
Pour illustrer ses propos en ce 11 février 2026, ce spécialiste en microbiologie qui étudie les pertes post récoltes prend en exemple la commune de Njombè-Penja. Les deux localités ne sont séparées que par de fines pistes terrestres. Certaines plantations sont même à cheval entre les deux villes rurales. « Il y a des gens à Njombé qui n’ont eu que deux pluies. Il y a des gens qui sont à Penja qui ont eu des pluies depuis », explique le scientifique.
Réduction
Par conséquent, « on ne conseille pas aux gens d’aller planter maintenant », précise Dr Levai Lewis Dopgima pour qui cette situation impacte sur plusieurs facteurs agricoles et demande plus de vigilance. Car sans données précises, il devient difficile de venir en aide aux agriculteurs qui font face à des situations différentes, ajoute-t-il. Les conseils sont fournis au « cas par cas » et « par rapport aux faits ».
À Mbanga, Marc Mathieu observe avec peine la « sécheresse des plantes en abondance », dans sa cacaoyère. Après des années à vivoter d’un chantier à l’autre (maçonnerie, électricité, plomberie …), le jeune homme s’est mis à son propre compte il y a sept ans, investissant toutes ses économies dans la location et l'entretien de son champ de cacao. Il est passé de 1,5 à cinq hectares.
Introduction de notre série « Chercheuses d’Afrique »
Si la première année il a vendu ses fèves pour plus de 900 000 Francs CFA, il gagne à peine cinq millions pour cinq hectares aujourd’hui et ses dépenses ont explosé car ses cacaoyers sont attaqués. « Certains insectes perforent le cacao [cabosses] et le rendent sec avant son développement. C’est le climat, jure l’agriculteur âgé de 34 ans qui reçoit devant la cour de sa maison plongée dans la pénombre en ce début de soirée. Ça me réduit la production. » À l’en croire, en période de pluies ou lorsque le climat est normal, ces insectes sont présents mais « pas exagérément ».
Propagation des maladies
Sur 10 pieds de cacao, le trentenaire en perd au moins deux actuellement. « Ça réduit déjà le tonnage, répète Marc Mathieu avec tristesse. Je fais tout et tout pour lutter contre ça. J’utilise des insecticides pour 21 jours… J’utilise plus de produits. » Et la situation peine à changer.
D’après le docteur Jacques Davy Ibaba, de nombreuses maladies dépendent de variables climatiques telles que l'humidité et la température.
« Les changements climatiques peuvent accélérer, retarder ou prolonger les cycles des maladies », précise à Agripreneurs d’Afrique le chercheur à l’Institut de Recherches Agronomiques et Forestières (IRAF) du Gabon qui a mené des recherches sur le sujet.
Le scientifique précise que ces dérèglements peuvent également créer des conditions favorables à l'émergence de nouveaux phytopathogènes et faciliter ainsi « l'introduction et la propagation de ravageurs et maladies. »
Françoise Atem l’expérimente. La vie de cette affable agricultrice est désormais rythmée par des incertitudes: soleil caniculaire et pluies abondantes, ainsi que leur venue tardive ou précipitée. « La pluie a dérangé en 2025 (…) En 2024, il y avait plus de soleil, souligne la cultivatrice de 47 ans. Avant, il n’ y avait pas trop de pluie. Il n’ y avait pas trop de soleil. » Conséquences, ses cultures de manioc, maïs, arachides… ont été attaquées.
Semences saines
La quadra confie avoir perdu un demi hectare de manioc. Pourri. « Je fais face à trop de problèmes », murmure cette mère de deux enfants qui dit avoir essayé plusieurs solutions et traitements. En vain. De nombreux fermiers racontent le même dilemme. Des maladies difficiles à détecter qui attaquent régulièrement leurs champs. Des plantes qui sèchent ou pourrissent et meurent. Des produits phytosanitaires qui n’agissent pas.
Pour le Dr Jacques Davy Ibaba, chaque traitement doit être spécifique à un type de phytopathogène (agent responsable des maladies). La première étape consiste alors à identifier les maladies présentes dans le champ et, surtout, à connaître la nature des agents responsables qui peuvent être des champignons, des bactéries, des virus ou des nématodes.
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« Tout comme un médicament contre la diarrhée ne guérit pas le paludisme, un traitement phytosanitaire utilisé hors de son domaine d'action sera inefficace et pourrait même fragiliser les plantes », poursuit le chercheur. Il invite les cultivateurs à utiliser des semences saines constituant la « base de la prévention contre les phytopathogènes » et à consulter régulièrement les agents de vulgarisation agricole pour obtenir des informations actualisées sur les cultures et les risques sanitaires.
À la station de l’Institut de recherche agricole pour le développement de Njombé, les fiches techniques sont gratuitement distribuées aux agriculteurs qui font la demande. D’après Dr Levai Lewis Dopgima, ceux qui le souhaitent sont mis en lien direct avec les chercheurs. « Mais le chercheur ne va pas discuter tant qu’il n’a pas de faits. Il faut aller faire les analyses », des plantes et du sol, insiste le chef de station.
Consultation payante
« Et si le paysan refuse de faire l’analyse du sol, tu vas recommander l’engrais sur la base de quelles données? » Si les guides de bonnes pratiques sont offerts, le déplacement des experts est par contre payant. Leur barème journalier oscille entre 10 000 et 50 000 Francs CFA, selon le nombre de jours de mission. Certains paysans évoquent des difficultés financières.
« Comment peux-tu faire une exploitation d’un hectare et ne pas payer 50 000 Francs CFA? Les chercheurs aussi ne peuvent pas travailler pour rien », balaie le Dr Levai Lewis Dopgima. Sur la dizaine d’exploitants rencontrés par Agripreneurs d’Afrique, un seul a confié travailler régulièrement avec un ingénieur agronome.
À Njombé, Guy Merlin Tchamtchou paie son technicien 6 500 Francs CFA la journée, nutrition et transport inclus. Cet expert s’assure de la santé des plantes, taille celles penchées, donne des conseils... Mais il n’a pas pu trouver de solution à la sécheresse. Et Guy Merlin est contraint d’arroser.
En plus des bouleversements climatiques, certains agriculteurs comme Landry et Françoise font face à de nouvelles maladies qui attaquent et tuent leurs plantes et affectent leurs récoltes. Aucun traitement utilisé à ce jour n’a eu d’effets. « Il y a des insectes, il y a beaucoup d’insectes. Il y a des insectes qui infestent le cacao. Il y a les pourritures jaunes. Il y a des pourritures noires, ce qu’il n'y avait pas avant », se désespère Paul Noubissi, un fermier de Mbanga qui a été contraint de diversifier ses cultures pour survivre.
Système de rotation
En effet, sur le terrain, des petits exploitants déjà fragilisés par le manque de moyens financiers et les attaques, se débrouillent comme ils peuvent. « Normalement deux hectares de cacao doivent produire deux tonnes, assure Paul. Je n’arrive pas à récolter une demi-tonne à cause de la sécheresse. » Alors pour s’en sortir, M. Noubissi produit du manioc et de l’ananas, « à cause du climat ». Et même là, il n’est pas épargné.
En ce début de matinée, il récolte du manioc et de nombreuses plantes déterrées sont sans tubercules. « Quand ça ne donne pas, cela veut dire que tu as tourné à vide », craque le quadra qui peine à cacher sa détresse. Près de lui, un autre agriculteur affecté par les bouleversements climatiques et qui arrondit ses fins de mois grâce à l’activité de mototaxi explique que beaucoup s’endettent auprès de connaissances ou des réunions afin de diversifier leurs cultures.
Paul Noubissi, un fermier de Mbanga a été contraint de diversifier ses cultures pour survivre. Photo: Josiane Kouagheu / Agripreneurs d’Afrique

Incapables de rembourser, certains sont conduits au commissariat où ils signent des reconnaissances de dettes. « Je préfère rembourser pour être libre et mourir de faim », confie Paul Noubissi.
Pour augmenter ses chances, il a mis en place un système de rotation sur la même exploitation : après le manioc, place aux graines de courge, au maïs et au macabo. Des cultures à cycle court: entre trois et sept mois. L’objectif est de maximiser ses chances face aux bouleversements climatiques.
Josiane Kouagheu
Cet article a été réalisé grâce au soutien d’Africa No Filter