Cameroun : à Njombé-Penja, une passion économique pour le poivre blanc
« Voix agricoles ». Épisode 1. Landry Moukoue Djonatchoua s’y est investi pour les gains générés par cette épice. Sa vente annuelle oscille entre sept et 10 millions de Francs CFA aujourd’hui. Il emploie entre 30 et 40 personnes, voire plus, durant les récoltes.
Landry Moukoue Djonatchoua déambule dans son champ de deux hectares de poivre blanc niché à califourchon entre les localités de Njombé et Penja, constituant la commune de Njombé-Penja située dans la région du Littoral au Cameroun. En cette matinée de janvier 2026, le jeune homme âgé de 40 ans s’arrête ici et là pour observer les employés qui récoltent les grappes mûres. Il s'interrompt au pied d’un poivrier pour surveiller le travail.
Landry pose quelques questions, demande des nouvelles du frère absent. « Il se repose, blague l’employé, perché sur une échelle. Le riz a gonflé son ventre. » Les autres rejoignent la conversation. Une série de blagues fuse. Éclats de rire dans le champ.
Introduction de notre série « Voix agricoles »
Regard tourné vers ses poivriers, Landry ne perd pas de vue la cueillette. Il va d’un bout à l’autre de sa poivrière, puis se plante devant un employé qui monte sur une échelle. Il s’inquiète de la courte taille de l’échalier face à la longueur du poivrier. « Ça arrive jusqu’en haut », rassure Essomé, le travailleur. Le jeune quadra passe au prochain. Il contrôle ensuite les sacs contenant les grappes vertes et rouges fraîchement cueillies. Il se courbe, secoue, regarde autour pour s’assurer que des graines ne jonchent pas le sol.
Soif de partage
« Je ne suis pas le patron qui va croiser les bras et donner des ordres, précise le jeune homme, bottes aux pieds, balayant du regard sa plantation de poivriers. On est ensemble. Je suis au moins en phase avec la qualité de travail qu’ils sont en train de faire et ce qu’il faut corriger immédiatement.»
Des employés cueillent des grappes de poivre dans la plantation de Landry Moukoue Djonatchoua. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique

Landry Moukoue Djonatchoua en profite surtout pour transmettre ses connaissances sur la manière de cueillir, la reconnaissance des grappes n’étant pas encore en maturité ou encore l’état de santé des poivriers. Une soif de partage héritée chez les producteurs de poivre blanc qui l’ont assisté à ses débuts.
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« Je n’ai pas beaucoup dépensé [à ses débuts] puisqu’ils m’ont accepté. Ils ont accepté de m’aider. » À l’époque, Landry croule sous les moqueries et chuchotements des voisins. Car après son baccalauréat scientifique, le décès subit de son père et le manque de moyens financiers l’ont contraint à abandonner ses études et à quitter son village pour Douala dans l’espoir de trouver un travail
Mais son aventure dans la capitale économique tourne court. Landry ne trouve pas de boulot et est obligé de retourner au village « pour repartir de zéro » en 2011. « Le mental était très bas puisqu’il y avait certains qui se moquaient plutôt », se souvient-il. Le jeune homme les entend encore moucharder : « Ah ! on croyait qu’il devait être à tel niveau », « il se retrouve au champ » …
Une vue de la plantation de Landry Moukoue Djonatchoua. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique

À son retour, il travaille dans la plantation de cacao laissée par son défunt père. Un travail « épuisant » qui demande « beaucoup d’énergie ». « Ce n’était pas aussi rentable », souligne Landry qui commence alors à s'intéresser à la culture du poivre. À l'époque, le prix du kilogramme oscille entre 18 000 et 20 000 francs CFA. Landry fait rapidement les calculs et se rend compte qu’en s’y investissant, il pourra « remonter » la pente. « Voilà ma motivation. »
« Tout le monde était étonné »
Mais un problème de taille se dresse sur son chemin. La culture du poivre n'est pas encore « à la mode » et demande beaucoup d’argent. Ce que le jeune homme n’en a pas. En 2012, sa mère accepte néanmoins de lui céder une partie des terres, deux hectares de champ de cacao, pour son projet. Il se met à abattre une partie des plantes. Sa mère pense qu’il s’agit d’une « folie ».
« Tout le monde était étonné », sourit encore Landry. Il persiste. Il a surtout besoin de connaissances et de bouturage pour la pépinière. Il se rapproche alors des « rares » personnes investies dans le secteur. Ces « gens nantis » sont impressionnés par ce jeune homme qui a « compris très tôt » et est retourné au village. Ils sont tous prêts à l’aider. Mais pour lui faire mesurer l’ardeur du travail à venir et l’encourager, ils demandent un paiement symbolique (un sac d’engrais) en retour.
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« C'était juste une façon de dire que quand on lave un enfant, il doit se frotter le ventre », relativise aujourd’hui Landry. Ils lui fournissent tous les renseignements, conseils et techniques dont il a besoin. Ils lui donnent en plus un accès libre à leurs champs. Landry peut couper autant de tiges (semences) dont il a besoin pour sa pépinière. Une aide précieuse car à l'époque, inexpérimenté, il rencontre de nombreux échecs. Il doit alors à chaque fois faire de multiples tours dans ces plantations afin de sélectionner de nouvelles tiges de poivriers.
En 2014, les premières plantes sont prêtes à être repiquées aux pieds des tuteurs où elles s'enroulent en grandissant. Landry est décidé car un an plus tôt, le poivre de Penja a bénéficié d’une Indication Géographique Protégée (IGP), une première en Afrique subsaharienne. Une labellisation obtenue grâce à la qualité de ce poivre consommé aux quatre coins du Cameroun et exporté à travers le monde et ses méthodes de production artisanales.
Première récolte
Landry y va progressivement. À ce moment-là, l’écartement entre les plantes est de 2,5 m, soit 2500 pieds par hectare. Il commence sur un quart d’hectare, soit 500 pieds. Pour entretenir sa poivrière, acheter engrais et insecticides, Landry ne lâche pas son travail de manœuvre dans le champ de cacao familial. Une fois les ventes (récoltes) effectuées, sa mère le récompense pour son « dur labeur ». Un « argent de poche » qu’il réinvestit aussitôt dans sa plantation.
Au fil des années, Landry repique de nouvelles plantes. Il n’a plus besoin de semences car il prélève le matériel végétal sur ses jeunes plants. En 2017, trois ans après les premiers plantings, c’est la première récolte : 24 kilogrammes de poivre blanc. L’acheteur propose de les lui prendre à 11 300 Francs CFA le kilo. Landry n’en revient pas.
Des grappes de poivre récoltés dans la plantation de Landry Moukoue Djonatchoua. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique

« Quand j’ai compté [le kilogramme] à 11 000, j'étais déjà tellement satisfait au point où j’ai oublié et c’est lui qui me rappelle et me dit qu’il y a un 300 Francs CFA qu’il faut calculer fois 24 », se remémore-t-il. La somme est conséquente. Landry investit. Il achète les engrais, les produits phytosanitaires et recrute des employés pour des travaux saisonniers. En 2018, Il récolte plus de 100 kilogrammes. Au fil des années, sa récolte explose. Il passe de 24 kilogrammes à trois à quatre tonnes aujourd’hui.
Ses ventes annuelles se sont également envolées passant de 250 000 Francs CFA à huit millions. « Parfois même 10 millions si le marché est bon puisque le prix varie selon la saison », précise Landry Moukoue Djonatchoua qui stocke souvent son poivre blanc et le revend lors des periodes de manque, ce qui rapporte plus. Mais une bonne partie de ces gains est aussitôt investi dans l’achat des produits et paiement du personnel— entre cinq et 40 employés lors des récoltes.
Plante « capricieuse »
« L’entretien nous prend énormément d’argent…Ça donne gros comme ça prend aussi gros », soupire l’agriculteur. La plante étant « très capricieuse », Landry fait une veille constante. Des maladies difficiles à détecter et issues du sol qui s’appauvrit, attaquent régulièrement son champ. Des plantes sèchent et meurent.
Dans sa thèse de doctorat en biochimie intitulée « Identification des principaux phytopathogènes du poivre (Piper nigrum L.) de Penja et contrôle du dépérissement lent par Trichoderma asperellum et l'extrait hydroéthanolique de Chromoleana odorata », Petchayo Tigang Sandrine de l’université de Yaoundé 1 dans la capitale camerounaise a mené une enquête auprès de 71 producteurs, fait des observations dans 35 plantations (Njombe-Penja, Loum et Tombel) et collecter des échantillons de sol et du matériel végétal.
L’analyse moléculaire lui a permis d’identifier respectivement Armillaria sp. et Phytopythium sp. comme les potentiels agents pathogènes de la pourriture racinaire blanche et dépérissement lent du poivrier, principales maladies sévissant dans les champs. « Elles étaient présentes chez 42 % (dépérissement lent) et 51 % (la pourriture racinaire blanche) des producteurs et causant en moyenne 5 % de perte par année ce qui représente des pertes de revenus énormes pour le producteur », souligne la chercheuse.
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Petchayo Tigang Sandrine note cependant que si certains fongicides permettent de réduire la sévérité du dépérissement lent (86,1 et 67,2 %), l’Armillaria sp. est « plus difficile à contrôler ». « Cette maladie nécessite plus de recherches », précise la scientifique. « On a déjà essayé plusieurs produits sans résultats. Quand ça commence, on n’a que nos yeux pour voir, pleurer et repartir à zéro. Replanter, se désespère Landry. J’ai déjà perdu au moins 1000 plantes. J’ai replanté. Ils sont encore en pleine élévation. Et ça continue à mourir. »
Le jeune quadra doit aussi faire face au changement climatique car, dit-il, il « fait tellement chaud ». Il y a deux ans, la sécheresse a retardé la récolte. « C’est à dire qu’en décembre où les gens étaient en pleine récolte pour pouvoir libérer la plante, je n’avais même pas une grappe qu’il fallait cueillir », se souvient-il. Cette année-là, les plantes commencent à fâner. Face aux routes impraticables, Landry est incapable de louer un pick up. Il se rabat sur des motos.
Sécheresse
Pendant tout le mois de janvier et jusqu’à l’arrivée des premières pluies, il arrose deux fois par semaine, soit en moyenne 40 litres par plante. Il emploie une main-d'œuvre supplémentaire. Ces employés vont puiser de l’eau à la source du village et la transportent à moto jusqu’au champ. « C’était aussi tellement coûteux. C'était en 2024. On était à un doigt de perdre tout le champ, détaille Landry. Ça devait se sécher totalement. Tous les deux hectares. »
Si le danger est aujourd’hui derrière lui, Landry reste en alerte constante. « Chaque année a son climat. Ça ne se ressemble même plus, souffle-t-il. Ce qu’on lisait dans les livres: la grande saison sèche, la moyenne saison sèche. Non, ça n'obéit plus comme ça. » L’agriculteur prend en exemple le mois de janvier 2026 rythmé par quatre grandes pluies, selon ses estimations. Ce qui n’a « jamais été » le cas par le passé, dit-il en pointant du doigt ses plantes aux feuillages verdoyants qui « respirent ».
Après la cueillette, les grappes sont mises en décomposition et lavées. Une séance de lavage. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique


Pour lui, 2026 sera « l’année de succès » car ses poivriers ne sont pas stressés. D’après ses explications, quand la plante fane du fait de la sécheresse, elle vit dans l'angoisse. À l’arrivée des premières pluies, elle doit alors prendre un temps pour se repulper avant d’entamer le processus normal de floraison. Ce qui n’est pas le cas en ce mois de janvier. « C’est-à-dire qu’à l’arrivée proprement dite des pluies, directement c’est la floraison. Là je crois que cette année le rendement va augmenter », sourit-il.
En attendant, Landry inspecte les récoltes et assiste ses employés qui l’écoutent religieusement. « Il est un exemple pour nous », avoue Cabrel Daniel Mukete Lende qui travaille dans la ferme depuis quatre années durant les cueillettes ou lors du nettoyage et traitement. Par kilogramme de poivre récolté, il gagne 100 Francs CFA. Il lui arrive de collecter entre 40 à 70 kilogrammes par jour. Soit un gain compris entre 4000 et 7 000 francs CFA. Une somme d’argent qui lui permet de prendre soin de lui, de sa famille et d’investir dans le champ familial où il cultive des papayes.
« L’argent gagné ici nous permet d’acheter les engrais et de trouver une petite main d'œuvre », explique-t-il. Cabrel Daniel épargne une partie avec pour ambition de mettre plus tard sur pied son champ de poivre blanc et cacao. Pierre Gaël Ngako lui, a économisé et lancé sa petite plantation de poivre. Il a commencé à travailler avec Landry il y a huit ans. Il est aujourd’hui le contremaître de la ferme. Pierre Gaël a « principalement » appris aux côtés de son patron « la technique du poivre ».
Poivre-cacao: l’équilibre
« Faire lever un poivrier jusqu’à la récolte. La technique du trempage jusqu’au lavage et séchage pour avoir le bon poivre propre », précise le jeune homme qui suit aujourd’hui un chemin identique à celui de Landry. Depuis quatre ans, il détruit progressivement une partie du champ de cacao familial et plante entre 100 et 200 plants de poivre. Parfois plus. Il est aujourd’hui à 1000 plants. Toutes ses boutures ont été prélevées chez son patron qui « a de bonnes variétés ». Et l’argent gagné comme contremaître lui permet d'entretenir ces plants.
La fierté de Gaël Ngako? Le travail donné aux jeunes dans la ferme. « Ça occupe beaucoup de jeunes dans la localité, insiste le contremaître. La lutte contre le chômage. En dehors du poivre, on fait aussi dans le cacao. » En effet, Landry Moukoue Djonatchoua loue une surface de deux hectares où il cultive du cacao. Une manière de garder « l’équilibre pour ne pas tomber dans la pauvreté » en cas de mauvaise récolte, précise-t-il.
Le jeune homme a adopté cette méthode qui lui permet d'utiliser les recettes issues de la vente des fèves pour entretenir son poivrier et ne pas dilapider ses économies. Une astuce captée chez ses parents qui à l’époque cultivent le café et le cacao. « Ils savaient qu’après le cacao en saison pluvieuse, en saison sèche le café devait permettre de [vivre] jusqu’à l’arrivée des pluies … Voilà l’équilibre. Le poivre vient juste remplacer le café. »
Le poivre est séché. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique

Cet équilibre lui a aussi permis d’éviter les pièges des « coxeurs », ces acheteurs qui parcourent les campagnes et achètent les récoltes à moindre coût ou font des prêts aux intérêts élevés aux agriculteurs. Landry a aujourd’hui assez d’argent pour acheter des terres où il pourra étendre ses activités. En attendant— les terres en vente sont de plus en plus rares dans la localité, « tellement rares », souffle-t-il— le jeune homme qui n’a jamais reçu d’accompagnement financier, accompagne « gratuitement » au moins cinq jeunes qui ont aujourd’hui leur propre champ de poivre blanc.
Revenir travailler la Terre
Landry Moukoue Djonatchoua fournit boutures, tuteurs, conseils, techniques et astuces. Il prêche par l’exemple. Au jeune voisin de 25 ans qui cultive du poivre blanc à quelques mètres de son champ et qu’il accompagne, il a dit: « je ne suis pas en train de bluffer. Comme tu vois, si je suis à ce niveau c’est parce que j’ai fait telle chose…il voit les résultats en face. » il encourage les autres à se lancer.
Et à ceux qui vivent dans les villes et rêvent d’une carrière agricole, Landry leur conseille de prendre « leur courage en main » et de revenir travailler la terre. Il dit être prêt à partager ses connaissances riches des leçons issues des échecs répétés. « Aujourd’hui avec tout ce que j’ai déjà eu, avec eux ça va aller très, très rapidement. Si j’ai fait trois ans pour avoir 24 kilogrammes, [avec] eux c’est deux ans puisque c’est avec toutes les corrections. »
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Dans la cour de sa maison construite grâce au poivre dans un quartier de Penja, Landry, tout juste rentré des champs, sirote sa bière en regardant les graines blanches qui sèchent au soleil sur une large bâche. Une fois récoltées, les grappes sont trempées dans des tonnaux où elles se décomposent pendant plusieurs semaines. Les graines se détachent. Lavées, séchées et tamisées, elles sont prêtes pour la vente. « Ça m'a permis d'avoir une famille. J'ai trois enfants », dit avec fierté l'agriculteur.
Josiane Kouagheu
Cet article a été réalisé avec le soutien d’Africa No Filter