Au Cameroun, « nous n’avons pas de banques qui financent l’agriculture »
« Voix agricoles ». Épisode 14. Ce 4 mars 2026, la campagne agricole bat son plein dans la région du Littoral, l’un des plus grands bassins de production du Cameroun. Certains agriculteurs préparent leur champ pour les semis. D’autres ont déjà commencé à planter les premières graines.
À la délégation régionale de l’Agriculture et du développement rural, trente tonnes de semences de maïs sont « gratuitement » distribuées aux paysans qui en font la demande.
« On peine à écouler ça, soupire Jean Claude Konde, le délégué régional de l’agriculture pour le Littoral, qui reçoit assis derrière son bureau encombré de documents. Nous n’avons pas de grands producteurs, des gens qui peuvent faire les 10, 20, 30 hectares. Qui peuvent absorber ces semences. »
Introduction de notre série « Voix agricoles »
D’après cet ingénieur agronome, durant la campagne agricole précédente, il y a eu reste de semences. « C’est là dans le Magasin. C’est en train de pourrir. On ne peut plus rien. »
Car dans la région comme à travers le pays où l’agriculture emploie 60% de la population active, les petits exploitants, ceux investissant sur de petites superficies, constituent l’ossature du secteur.
« Nous comptons sur les petits producteurs qui font les un, demi, un quart d'hectare, poursuit le patron de l’agriculture dans la région. C’est les un kilo (semences de maïs). Deux kilogrammes. 5 kilos. Vous imaginez pour écouler 30 tonnes ! 30 tonnes ce n’est pas facile. » La culture du maïs n’est pas l’unique spéculation.
Plusieurs produits sont cultivés à travers la région : ignames, banane plantain, manioc, macabo, poivre blanc, papayes, graines ce courges… Et les cultivateurs font face à de nombreux problèmes : financement, cherté des intrants, dérèglements climatiques…
« Le métier de l’agriculture a beaucoup de contraintes et de difficultés. Nous sommes conscients, reconnaît Jean Claude Konde. Nous avons la cherté des intrants. Nous avons l'accès aux bassins de production. Les routes. »
Pour Agripreneurs d’Afrique, le délégué régional de l’Agriculture et du développement rural, dresse l’état de l’agriculture dans la région du Littoral.
La région du Littoral est l’un des principaux bassins de production du Cameroun. Mais sur le terrain, des agriculteurs font face au problème d’accès au financement. Les jeunes paysans sont particulièrement affectés. Les accompagnez-vous à votre niveau?
Aujourd’hui, vous savez que le financement pose problème et la plupart des banques commerciales ne veulent pas financer l’agriculture. Il ne reste pas grand chose dans le financement. C’est seulement l’appui que le gouvernement peut donner à travers le ministère de l’agriculture.

Nous avons déjà essayé de subventionner les produits et équipements à travers le guichet producteur qui connaît quelques difficultés maintenant mais qui, il y a de cela deux, trois ans, avait résolu les problèmes de certains producteurs. Mais il faut dire que nous n’avons pas de banques qui financent l’agriculture.
Est-ce que vous assistez financièrement les agriculteurs ?
On a eu à faire ça. Ça n’a pas donné de fruits. Les planteurs avaient ça. On a fait ça pour le maïs, pour le cacao où on donnait le financement en chiffres (espèces) à un producteur et dès qu’il avait ça, il faisait autre chose que l’agriculture.
Au niveau du ministère, on a vu que cette forme d’appui ne donne pas la solution, ne donne pas les résultats.
Comment accompagnez-vous donc les jeunes qui souhaitent se lancer dans l’agriculture et n’ont pas de capital ?
Ils viennent d’arriver. Quand ils viennent d'arriver, il y a d’autres projets. Ce n’est pas seulement le Minader (Ministère de l’agriculture et du développement rural). Il y a le Minepia [ Ministère de l'élevage, des pêches et des industries animales]. Il y a d’autres sectorielles qui donnent des appuis.
Mais ce que le Minader lui garantit déjà c’est l’appui technique. Cet appui lui est d’office acquis. Gratuitement. Nous conseillons les producteurs ici tous les jours. Même moi le délégué, je suis ingénieur agronome. Ce matin, j’ai conseillé plusieurs producteurs.
Épisode 1. À Njombé-Penja, une passion économique pour le poivre blanc
Il y a des collaborateurs qui sont là pour ça. On a plusieurs services. On a une unité régionale d’appui au projet. Quelqu’un peut venir, il a un projet agricole, il a une idée de projet agricole, on peut l’aider à monter un projet.
En dehors de ce problème financier, les agriculteurs se plaignent également de l’impact climatique…
C’est un phénomène. Ce n’est pas seulement le Cameroun. C’est le monde entier. Nous sommes dans la région du Littoral, une zone agroécologique à pluviométrie monomodale. On avait un calendrier agricole. Actuellement il est difficile pour nous d’élaborer un calendrier agricole.
Avant on avait des climats stables qui nous permettaient de faire un calendrier agricole. On disait de telle période à telle période, voilà ce que vous devez faire, sachant qu’à cette période-là, voilà le climat, voilà ce qu’il y aura.
Maintenant il est difficile de faire une prévision par rapport au climat parce que le climat de l’année dernière n’est pas le même que le climat de cette année. Donc on ne peut même pas appeler ça changement. On peut appeler ça le dérangement climatique. Le climat dérange tout simplement.
On essaie d’adapter notre système agricole. Ça doit épouser le climat. Voilà le cacao par exemple. On avait un calendrier de traitement du cacao. On savait que les pluies allaient bientôt commencer et que le cacao allait fleurir. Maintenant vous trouvez que jusqu’en mars il n’a pas plu. Jusqu’en avril - mai il y a quelques pluies. La plante souffre de déficit hydrique.
Mais que faire ? Ce qu’on fait actuellement comme on ne peut plus faire un calendrier on dit : « observons la plante et agissons ». C'est-à-dire qu'on observe ce que la plante nous présente.
À pareil moment, on sait que les gens ont déjà semé l’egusi (graines de courges). Mais les gens sèment maintenant et en mars tout est grillé. Il faut replanter. Donc on observe l’environnement avant d’agir. On n’agit plus en tenant compte d’un quelconque calendrier qui existerait.
Épisode 3. Sauvé de l’exode rural par l’agriculture
L’année dernière, les pluies ne sont pas venues très tôt. Les tentatives de calendrier agricole prévoyaient que la campagne devait commencer le 8 mars. Mais jusqu’au 25 mars on n’a pas eu de pluie.
Ça crée donc un retard sur le cycle. Cette année, ça a commencé un peu tôt. Mais ça aura un impact sur la préparation du terrain. Il y a ceux qui ont défriché le champ et n’ont pas pu brûler. Ils auront accès au sol comment ?
La zone est vaste et les climats varient d’une localité à une autre…
Actuellement avec l’Onacc [Observatoire national sur les changements climatiques ] qui nous envoie des données météorologiques tous les 10 jours, les décades. On a de quoi informer nos producteurs.
« Attention ne semez pas à cette période parce qu’il risque de ne pas pleuvoir ». « À cette période-ci ne semez pas encore parce qu’il risque ne pas y avoir de pluies et vous allez perdre votre semence ».
Comment les accompagnez-vous dans ce cas?
Il est déjà temps qu’on commence à penser à l’irrigation. Il est vrai que c’est coûteux. C’est très coûteux. Mais ceux qui ont déjà quelques notions sur l’irrigation s’en sortent très bien. L’irrigation c’est arroser par des méthodes appropriées. Ce n’est pas avec les arrosoirs (manuels). C’est un système d’irrigation bien approprié qui permet de disposer l’eau à la plante.
On a créé des projets comme les projets bas fonds qui donnaient des motopompes appropriées aux producteurs pour qu’ils installent un système d’irrigation. Nous voyons déjà une nécessité. Les gens commencent déjà à penser à ça. Ce n’est que l’unique manière pour contrecarrer la sécheresse. Il faut passer par l’irrigation.
Face à cet impact climatique, sur le terrain, des agriculteurs confient utiliser en abondance des produits chimiques et engrais dans l’espoir de combler les déficits occasionnés par ces effets climatiques. Est-ce conseillé ?
Ce sont les facteurs de production. On ne peut ne pas utiliser les engrais. L’utilisation des engrais n’est pas une mauvaise chose. C’est conseillé. D’aucuns pensent que les gens utilisent abusivement les engrais au Cameroun.
C’est faux. Le ratio à l’hectare de l’utilisation des engrais, on n’est même pas à 0,5 kilogrammes à l’hectare. C’est juste une expression que les gens ont.
L’utilisation des pesticides n’est pas mauvaise dans l’agriculture. Mais la manière de les utiliser. C’est ça qui fait problème. Sur l’emballage, le manufacturier fait toujours le devoir de mettre la date de péremption, la limite. Parfois on vous dit d’arrêter le traitement deux semaines avant la récolte. Vous allez donc voir les gens qui traitent jusqu’à une journée.
Dans certaines localités du Moungo, les agriculteurs assurent avoir acheté de faux produits dans de nombreux points de vente officiels…
Nous avons un service de contrôle et qualité ici qui sillonne les marchés pour contrôler les pesticides et veille à ce que seuls les produits homologués soient sur le marché.
Certains exploitants agricoles accusent les agents de contrôle d’être corrompus…
Pas du tout. La repression n’est pas facile. On vient de terminer le contrôle des distributeurs des produits. Il y a donc cette répression qui voudrait que quand on part, il y a des choses qu’on demande. D’abord l'agrément. Est-ce que tu as l'agrément pour vendre des produits ?
Quels sont les produits que vous vendez ? Est-ce que vous avez les produits homologués? Comment faites-vous pour avoir vos produits? C'est-à -dire le circuit d’approvisionnement.
On voudrait avoir toutes ces informations. Il y a des saisies que l’on fait. Quand on constate qu’un produit est périmé, retiré du marché et que vous continuez à vendre. Parfois on requiert les forces de maintien de l’ordre et on fait une réquisition. On envoie chez le procureur.
Vous n’avez jamais fait face à un cas de corruption impliquant l’un de vos agents ?
Non. Mais par contre, ce sont même ces producteurs qui entrent en complicité avec les distributeurs pour berner l’administration. Je prends un exemple. Quand on annonce que demain il y aura un contrôle des distributeurs à Nkongsamba.
Si on travaille à Mbanga (ville du même département), le gars appelle Nkongsamba il dit: « les gens là [agents de contrôle] étaient ici. Ils ont dit qu’ils viendront là bas demain. » Demain tu trouveras toutes les boutiques fermées à Nkongsamba.
Comment savent-ils que la prochaine visite aura lieu à Nkongsamba. Est-ce que vos agents le leur disent?
Non. Pas forcément. Dès que nous faisons un contrôle à Mbanga et nous allons continuer à Nkongsamba, les gens qui sont à Mbanga appellent leurs collègues de Nkongsamba qu’ils sont passés ici. Ils arrivent. On trouve que toutes les boutiques sont fermées.
Comment ces produits de mauvaise qualité se retrouvent-ils sur le marché ?
Il y a de la contrebande. Le Cameroun peut frapper un produit d’interdiction de vente au Cameroun mais ça passe par le Nigéria, par la frontière. La frontière est poreuse. Ça entre. D’où les contrôles. Et quand on vient, ce sont des gens qui sont très malins.
Vous ne trouverez jamais ces produits exposés sur les étalages. Quand tu viens et lui dit que tu veux tel produit, il regarde s’il n’y a personne. « vous voulez quelle quantité ? » Dans son magasin où il garde les produits, le produit est là. Nous ne le savons pas.
Mais comment réalisez-vous donc des saisies ?
Quand il y a des visites inopinées. Quand on surprend quelqu’un. Ou bien on a des soupçons. On peut passer par quelqu’un qui veut acheter le produit. Je veux acheter un tel produit. Est-ce que vous en avez ? Oui. On négocie. On donne l’argent. Il part prendre le produit. Dès qu’il vient, on constate qu’il a le produit.
Face à ces produits de mauvaise qualité, que conseillez-vous aux agriculteurs?
On conseille aux producteurs d’être un peu prudents. D’acheter les produits dans les magasins agréés.
Certains agriculteurs justifient leur utilisation des produits chimiques et engrais par l’appauvrissement des sols…
C’est la raison pour laquelle nous voulons une gestion durable du sol. Il y a l’enrichissement du sol avec la matière organique. Et puis il y a un apport d’engrais également.
Il y a certaines personnes qui n’ont pas beaucoup d’espaces. Elles travaillent au même endroit. Des années et des années. Quand vous le faites, vous épuisez votre sol et quand le sol devient épuisé, il n’ y a qu’un amendement à faire: la correction du sol. Il faut remonter le PH.
La région compte des milliers d’agriculteurs. Comment est-ce que vous coordonnez le travail de sensibilisation ?
Il y a ce qu’on appelle les formations continues. Toutes les formations ne sont pas des formations conventionnelles. L’école du planteur c’est au champ. C’est là où on le forme, au champ. En faisant des démonstrations. C’est ce qu’on appelle formation continue.
Vous le faites à quelle fréquence ?
Les formations continues se font au niveau des postes agricoles parce que ce sont eux qui sont les encadreurs de base. Les frontline staff qui sont en face des producteurs. Et quand ils ont un problème ou qu’ils ne peuvent pas s’organiser, ils ont recours jusqu’à nous.
Est-ce que vous parvenez à suivre ces agriculteurs dans la durée ?
Il faut dire que nous n’avons pas de moyens. Une délégation comme ça, on a un seul véhicule. C’est ça qui couvre toute la délégation. Nous avons ici 11 services. Et chaque service a des ramifications au niveau départemental donc ça limite notre encadrement.
J’avais l’habitude de descendre [sur le terrain] par exemple, ce qui demandait de faire la ronde de tous les départements par an. Un département par trimestre. Je n’ai pas de moyens. Le carburant pour aller je vais prendre ça où ? Je fais des réunions trimestrielles dans les départements.

Les moyens financiers, nous n’en avons pas. Je ne peux pas descendre. Moi le délégué, par trimestre, je n’ai pas plus de 200 000 francs Cfa de frais de mission. Si je fais un tour à Yaoundé, c’est fini. Je suis quand même un ingénieur agronome hors échelle. Il n'y a pas de moyens.
Épisode 6. L’ananas en complément
L’année dernière, un chef de poste agricole qui couvre parfois 10 villages avait 35 000 francs Cfa de frais de mission annuel. Un délégué d’arrondissement par an a 250 000 francs Cfa de tout (frais de mission et tout).
Josiane Kouagheu
Cet article a été réalisé grâce au soutien d’Africa No Filter