Au Cameroun, la société civile s’inquiète du développement du « chocolat de laboratoire »
Une vingtaine d’organisations non gouvernementales s’alarment des études en cours pour produire du chocolat par culture cellulaire et intelligence artificielle, sans recours aux fèves de cacao issues de l’agriculture traditionnelle.
Au Cameroun, les producteurs de cacao sont inquiets. Dans une note de position publiée en septembre 2026, une vingtaine d’organisations de la société civile font part de leur inquiétude face au développement industriel du « chocolat de laboratoire » produit à base de beurre de cacao produit en laboratoire par culture cellulaire et intelligence artificielle, sans recours aux fèves de cacao produites de manière traditionnelle.
En effet, la start-up israélienne Celleste Bio, en partenariat avec la société américaine Mondelēz, l’une des plus grandes entreprises alimentaires du monde, a annoncé avoir produit le « premier chocolat au monde fabriqué avec [notre] vrai beurre de cacao cultivé » en laboratoire. Sur son site internet, l’entreprise assure qu’elle a créé une « technologie de cacao exclusive » qui supprime la dépendance de l'industrie à l'égard de l'approvisionnement en cacao « instable et géographique ».
« Notre modèle intègre la biotechnologie, l'agtech et l'IA pour fournir un approvisionnement cohérent, traçable et de haute qualité d'ingrédients de cacao 100 % réels produits à grande échelle, partout dans le monde », souligne la start-up.
Une innovation qui inquiète la vingtaine d’organisations non gouvernementales camerounaises signataires de la note de position. Pour la société civile, cette technologie aura à coup sûr des conséquences sur l’économie camerounaise et plus particulièrement les conditions de vie des petits producteurs.
« On a peur »
Au Cameroun, le cacao représente le premier produit d'exportation agricole et la deuxième source de devises du pays, après le pétrole. Il contribue à hauteur d'environ 3 % au PIB. Lors de la saison 2025-2026, le pays a produit 247 914 tonnes de fèves de cacao. La filière emploie plus de 600 000 petits producteurs.
« On a peur que cela va nettement avoir des conséquences dramatiques non seulement sur l’économie mais beaucoup plus sur les petits producteurs qui vivent essentiellement de la cacaoculture », explique Célestin Tina Biyo’o porte-parole des organisations ayant signé la note de position, à Agripreneurs d’Afrique.
Des cabosses de cacao dans un champ au Cameroun. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique.
D’après le coordonnateur adjoint de l’Ong Communauté et développement durable (Coded), si jamais ce chocolat est validé sur le marché mondial, la demande en fèves de cacao va « considérablement » diminuer, ce qui appauvrira davantage les producteurs camerounais dont la majorité vit « dans une précarité à nulle autre pareil ».
Pour M. Biyo’o, si les cacaoculteurs vivent déjà dans le dénuement malgré les « énormes » quantités de cacao qu’ils produisent à destination du marché européen, dans 5 à 10 ans au cas où cette technologie aboutira, ils ne pourront plus produire et vendre les mêmes quantités. Par conséquent, la situation ira de « mal en pis ».
Car au-delà de la start-up israélienne Celleste Bio, d’autres entreprises et institutions mènent des recherches en vue de produire du « cacao de laboratoire » ou des alternatives aux fèves de cacao naturelles, à travers le monde.
Tournesol au lieu du cacao
En 2025, le leader mondial Barry Callebaut, l’un des principaux acheteurs du cacao camerounais, a conclu une alliance commerciale avec l’entreprise allemande Planet A Foods afin de distribuer à grande échelle ChoViva, une alternative au chocolat.
Au lieu de fèves de cacao, ChoViva est élaboré à partir de graines de tournesol moulues grâce à un procédé de fermentation innovant. « Associé à du sucre et à des matières grasses végétales, le résultat est une texture onctueuse qui fond dans la bouche » comme du chocolat, vante Barry Callebaut dans un communiqué paru en novembre 2025.
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L’entreprise souligne par ailleurs que cette alternative s’inscrit « pleinement » dans sa démarche de développement durable en « raccourcissant les circuits courts et en contribuant à réduire l’impact environnemental de l’ensemble de la chaîne de valeur ».
Au-delà de cette alternative, Barry Callebaut à également conclu un accord avec NotCo AI (« NotCo »), première plateforme d'IA fondamentale pour le secteur des biens de consommation, pour explorer l'intégration de l'intelligence artificielle dans le développement de recettes chocolatées.
« Face aux pressions climatiques, aux pénuries d'ingrédients et à la hausse du prix du cacao, l'industrie chocolatière est contrainte de reformuler ses produits et d'investir massivement en recherche et développement pour pallier les perturbations de la chaîne d'approvisionnement », justifie la société dans le communiqué annonçant le partenariat.
Cacao-IA de l’Union européenne
Si les membres de la société civile camerounaise comprennent que des entreprises comme Barry Callebaut ou encore Nestlé veulent obtenir « le maximum de gains possible », ils se disent par contre « perplexes » face à la position de l’Union européenne qui a alloué 5,5 millions d'euros au projet de recherche consacré à la culture cellulaire du cacao assistée par intelligence artificielle (COCO-AI).
Lancé en mai 2026 et s’étalant jusqu’au 30 avril 2030, cette initiative vise à produire des composants essentiels du cacao directement dans les bioréacteurs via un procédé alliant l’intelligence artificielle et la culture de cellules végétales qui « offre une alternative indépendante de la terre pour la production de produits naturels », détaille l’Union européenne.
Des cabosses de cacao dans un champ au Cameroun. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique.
« COCO-AI créera un modèle transposable pour la production durable de produits naturels à partir de multiples espèces végétales. Les résultats renforceront l'autonomie stratégique européenne », poursuit l'institution qui ajoute que l’un de ses objectifs est de préserver les écosystèmes mondiaux.
Un argument qui peine à convaincre Célestin Tina Biyo’o. Car à travers le Cameroun, des producteurs de cacao essaient de se mettre à jour afin de respecter le Règlement européen (RDUE) sur les produits zéro-déforestation qui interdit la mise sur le marché de l’UE du cacao produit sur des terres déboisées ou dégradées. RDUE entrera en vigueur le 30 décembre 2026 pour les grandes entreprises et le 30 juin 2027 pour les petites.
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« On est vraiment satisfaits de cet accompagnement. Pas à 100% mais on encourage ces efforts qu’elle fait », explique Célestin Tina Biyo’o. Cependant, l’expert environnemental ne comprend pas comment l’Union européenne qui a adopté cette réglementation zéro déforestation et « accompagne les acteurs locaux au Cameroun à s’y arrimer est aussi celle qui finance la recherche pour le chocolat de laboratoire à travers son projet Cocoa-IA ».
Cacao agroforestier
« Est-ce qu’à la limite l’Union européenne qui vient encourager une cacaoculture durable n’est pas celle-là qui veut pratiquement retirer l’activité de cacaoculture au Cameroun ou dans les pays producteurs notamment en Afrique ? On se pose cette question », avoue Biyo’o qui assure par ailleurs que la note de position a été envoyée à l’UE.
La situation inquiète également les producteurs de cacao Bagyeli. Dans les forêts du bassin du Congo, deuxième poumon vert de la planète après l’amazonie, ces populations autochtones des forêts pratiquent une cacaoculture durable, en associant les plants de cacao, arbres fruitiers et autres essences forestières.
L’argent issu de la vente des fèves « nous aide à sécuriser nos parcelles de terres et ça augmente les revenus dans les ménages », explique Jeanne Biloa à Agripreneurs d’Afrique. D’après la présidente de l’ong Bagyeli Cultural and Development Association (BACUDA), signataire de la note de position, les espaces occupés par le cacao ne sont pas « arrachés » par les bantous.
Au Cameroun, les Baka et Bagyelis, premiers habitants des forêts, sont régulièrement chassés de leur terre à cause des projets de conservation ou encore des conflits fonciers.
« Quand on met le cacao, on met aussi les arbres fruitiers c’est déjà sécurisé donc personne ne peut plus arracher ça, poursuit Jeanne Biloa. Mais là où on [cultive] rien que le manioc ou le bananier plantain, on enlève et après la terre reste vide. Tout le monde vient s’en accaparer. »
Cacao contre braconnage
D’après la Foundation africaine pour la faune sauvage (African Wildlife Foundation - AWF), la culture du cacao durable contribue aussi à la conservation au Cameroun.
Grâce à des formations à la cacaoculture durable, l’octroi des plants et accompagnement des communautés riveraines de la réserve faunique de Dja, site classé patrimoine mondial de l’Unesco, l’organisation assure que cette alternative économique « protège la faune sauvage tout en renforçant l'autonomie des communautés camerounaises ».
La collaboration entre l'AWF et ces populations a permis la mise en place d'un accord environnemental réciproque avec le service de conservation de la réserve faunique de Dja.
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« Aux termes de cet accord, les villageois se sont engagés à éviter le braconnage et le commerce illégal d'espèces sauvages », détaille l'Organisation qui met en exergue des histoires comme celles d’anciens braconniers devenus cacaoculteurs.
Pour Célestin Tina Biyo’o, au lieu d’investir de l’argent dans des recherches « qu’on estime écologiques mais qui n’ont rien d’écologique », il serait mieux de réinvestir ces « moyens conséquents » vers le développement des méthodes de production de cacao durables, « notamment la promotion du cacao agroforestier, un cacao qui permet en même temps le développement de l’agriculture mais concourt aussi à maintenir les forêts. »
Josiane Kouagheu
Image de bannière: photo de formulatehealth via Wikimedia Commons.