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Au Cameroun, la société civile dénonce « le pillage du bois en cours » dans une réserve de faune

Au Cameroun, la société civile dénonce « le pillage du bois en cours » dans une réserve de faune
Josiane Kouagheu
Josiane Kouagheu
  • 14-Jul-2026 14:45:00

Ces organisations s’insurgent également contre l’exploitation de bois dans une forêt communautaire, ce qui met en péril la vie des populations autochtones des forêts.

 

 

 

Des organisations de la société civile dénoncent « le pillage du bois en cours » dans la réserve de faune de Ngoyla et la forêt communautaire Djoko, situées dans la région de l’Est du Cameroun. 

 

Dans un communiqué paru le 1er juillet 2026, elles s’insurgent contre « le manque de transparence » entourant l’attribution des ventes de coupe qui ne « sauraient être attribuées » sans un décret de déclassement,  l’absence d’étude d’impact préalable faite en consultation avec les populations autochtones et autres parties concernées. 

 

Cette situation intervient alors que le permis d’exploitation minière attribué à l’entreprise Cameroon Mining Company Sarl en 2022 et couvrant une superficie de 768,5423 km² dans la commune de Ngoyla, englobe 40 038 hectares de la partie sud de la réserve de faune de Ngoyla ainsi que l’intégralité de la forêt communautaire Djoko, « seul espace de la zone » dédié aux activités traditionnelles et culturelles des populations autochtones des forêts Baka, communément appelés pygmées — terme qu’elles jugent péjoratif.

 

 

Forêt « orientée vers la conservation »

 

 

« Nos observations de terrain et les informations recueillies auprès des populations autochtones et communautés locales indiquent que plusieurs ventes de coupe … auraient été attribuées à l’intérieur de la réserve », dénoncent les signataires.

 

Ces associations précisent que ces ventes ont eu lieu en « l’absence d’informations publiques sur un éventuel déclassement partiel ou total » de la réserve, contrairement à la nouvelle loi forestière. En effet, selon cette loi promulguée le 24 juillet 2024, le défrichement « de tout ou partie » d’une forêt classée est « subordonné au déclassement total ou partiel »  de ladite forêt.

 

Selon ces organisations, l’octroi d’autorisations spéciales d’enlèvement de bois dans la forêt communautaire Djoko s’est fait « sans consultation appropriée ». Photo: Josiane Kouagheu

 

 

 



Dans son alinéa 2, le document indique par ailleurs que la mise en œuvre de tout projet de développement susceptible d'entraîner des perturbations en milieu forestier est subordonnée à des études d’impact environnemental et social préalables. Ce qui n’a pas été fait, souligne le communiqué. 

 

A en croire ces organisations de la société civile, l’octroi d’autorisations spéciales d’enlèvement de bois dans la forêt communautaire Djoko s’est fait « sans consultation appropriée préalable ou du CLIP (Consentement libre, informé et préalable) des peuples autochtones Baka ».

 

Ce qui met en péril la vie de ces populations car cette forêt communautaire, « principalement orientée vers la conservation », leur a été attribuée « comme compensation » lors de la création en 2014 de la réserve de faune de Ngoyla. « Si elle est détruite, l’identité culturelle de ce peuple sera perdue ainsi que ses moyens de subsistance de base », s’inquiète le document.

 

 

Chassées de la forêt

 

 

« En l'état actuel, nous n'avons pas connaissance d'un décret de déclassement signé du premier ministre », explique Aristide Chacgom, juriste travaillant pour Green Development Advocates (GDA), l’une des organisations signataires, à Agripreneurs d’Afrique.  « Comme nous le savons, les Baka ont un attachement très profond avec la forêt. Si cette forêt n'existe plus, que vont-ils devenir ? Quelle mesure de compensation a t-on mis en place ? »

 

Au Cameroun, ces populations autochtones des forêts, premiers habitants de la forêt, sont régulièrement chassées ou privées de leur lieu d’habitation naturel qu’elles occupent depuis des millénaires à cause des projets de conservation, des initiatives gouvernementales, de la corruption, de l’exploitation forestière et minière …

 

Avant la création de la réserve de Ngoyla par exemple, de nombreuses études avaient été menées afin de garantir les droits de ce peuple de chasseurs-cueilleurs. 


La forêt est la « mamelle nourricière des Baka ». Photo: Josiane Kouagheu

 

Du miel extrait  de la forêt. Photo: Josiane Kouagheu

 

 


Dans un rapport paru en 2007, le Fonds mondial pour la nature (WWF), partenaire technique «
privilégié » du ministère des Forêts et de la faune du Cameroun, formule des propositions d’orientation de zonage et de gestion du massif forestier de Ngoyla-Mintom, zone à la  « biodiversité végétale et animale remarquable qui fait d’elle un site à haute valeur de conservation ».

 

À l’époque, le gouvernement s’apprête à initier le découpage du massif. WWF propose alors un zonage axé sur « cinq principes majeurs » organisés dans « la logique d’un scénario gagnant-gagnant mettant en adéquation les impératifs » de conservation de la biodiversité, de développement des communautés locales et de croissance économique.

 

 

« Mamelle nourricière des Baka »

 

 

Ces orientations visent, entre autres, à promouvoir la gestion décentralisée des ressources forestières et fauniques, sécuriser les réserves foncières des communautés agricoles et respecter les droits traditionnels des peuples autochtones Baka représentant 30% des populations vivant dans l’interzone Ngoyla-Mintom.

 

« Parler de l’importance de la forêt pour eux est un truisme, tant ils y sont intrinsèquement liés…C’est de la forêt que les Baka tirent les ressources qu’ils utilisent pour aménager leur habitat, se soigner la plupart du temps et manger », souligne le document qui précise que d’un point de vue économique, la forêt est la « mamelle nourricière des Baka ».

 

Dans son rapport, WWF va plus loin et assure que « la forêt continue d’être le grenier, le lieu de culte, le village, l’école ou lieu de transmission du savoir et des représentations, bref, un espace ressource multidimensionnelle » pour eux et « toute affectation et tout système de gestion à proposer pour l’interzone doit absolument prendre en compte cette réalité ».

 

Sept ans plus tard, en 2014, une partie du massif forestier est effectivement transformée en réserve de faune de Ngoyla. Mais dans un rapport intitulé « De la coupe aux lèvres, le CLIP dans la réserve de Ngoyla au Cameroun » paru en 2019, les associations Okani et  Forest People Programme (FPP) dont le travail est axé sur les populations des forêts Baka et autres, assurent que « les communautés n’étaient pas au courant des contraintes que la réserve aurait en définitive sur leurs droits d’utilisation ».

 

 

« Impossible… consentement »

 

 

Selon ces Organisations non gouvernementales (Ong), il était « par définition impossible » pour ces  Baka d’avoir donné leur « consentement informé » à la création de la réserve. Au cours de leur évaluation sur le terrain du « projet WWF », elles ont constaté que ces populations « se sentaient mal informées  des activités du projet sur leurs terres ». 

 

Bien plus, Okani et FPP se rendent compte au cours de leur enquête que des « problèmes importants » entourent la création des nouvelles forêts communautaires créées en compensation. 


Pour WWF,  la forêt « continue d’être un espace ressource multidimensionnelle » pour les Baka. Photo: Josiane Kouagheu

 

 

« Les projets de développement de nouvelles forêts communautaires étaient mal compris par les communautés locales impliquées, et leur conception et leur mise en œuvre avaient entraîné des risques de conflits intra-communautaires et intercommunautaires, laissant les communautés et leurs ressources naturelles vulnérables à l’exploitation », explique le rapport. 

 

Pour ces Ong, il est alors « très probable que ces forêts communautaires seraient définitivement dysfonctionnelles ». Et sept ans plus tard, leurs prévisions semblent se confirmer. 

 

Dans leur communiqué, les organisations de la société civile assurent que le « pillage en cours » fait peser, entre autres, des « risques importants » sur la santé, la sécurité alimentaire et le bien-être des Baka; leurs sites sacrés et les espaces culturels des peuples autochtones; l’aggravation du braconnage; la destruction des corridors des animaux sauvages et l’aggravation des conflits homme-faune. 

 

Migration au Congo

 

 

« Si les Baka perdent totalement la forêt communautaire Djoko, les conséquences seront dramatiques sur leur survie, craint Aristide Chacgom, de Green Development Advocates (GDA). La forêt pour le Baka est intrinsèquement liée à son existence. »  

 

Selon le juriste, « certains dans les villages d’Assoumdélé » envisagent même de traverser la frontière pour se rendre au Congo voisin si « la situation s'empire ». 

 

Pour éviter toute escalade, GDA et les autres organisations demandent, entre autres, au gouvernement de garantir que la mise en œuvre du projet de fer de Mbalam ne porte pas atteinte à l’intégrité de la réserve de faune de Ngoyla et de la forêt communautaire Djoko et d’y cartographier et sécuriser les sites sacrés, les zones d’usage des peuples autochtones Baka comme le demande la loi.

 

Ces associations recommandent également l’ouverture d’une « enquête administrative et indépendante sur les  allégations de pillage de bois dans la réserve de faune de Ngoyla et de violation des droits » des communautés autochtones Baka dans la forêt communautaire Djoko. 

 

Josiane Kouagheu 

 

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