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« Le travail de toute une année a été mangé par les éléphants » : au Cameroun, le conflit homme-faune fait des ravages

« Le travail de toute une année a été mangé par les éléphants » : au Cameroun, le conflit homme-faune fait des ravages
Josiane Kouagheu
Josiane Kouagheu
  • 28-Jul-2026 10:00:00

Maisons détruites, champs ravagés, greniers vidés, habitants tués.. dans la commune de Kalfou à l’Extrême-nord du pays, plus de 900 personnes ont fui leurs villages à cause des attaques de pachydermes vivant dans la réserve forestière et communale. 

 

 

 

 

 

Il est environ 19 h à Kaola, village logé dans la commune de Kalfou située dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun. Kaossiri, 39 ans, rentre paisiblement du marché. Alors qu’il traverse la brousse située non loin de sa maison, ce père de cinq enfants se retrouve face à un troupeau d’éléphants en divagation. Pris au piège, il n’a pas le temps de s’enfuir.

 

 

 

« Les éléphants l’ont piétiné à mort, laissant son corps en morceaux, se souvient Kikréo, ancien voisin du défunt. Pour ramener ce qu’il restait de lui, on a dû utiliser un simple carton de biscuits de 25 francs Cfa… Ce drame nous a profondément choqués. » Nous sommes en 2016. 

 

 

 

Huit ans plus tard. 2024. Barambi, 66 ans et père de Kaossiri décédé, rentre également du marché, franchissant la même forêt en pédalant sur son vélo, lorsque des amis à qui il vient tout juste de dire au revoir entendent des cris provenant de la brousse.

 

 

 

« Aucun secours, aucune assistance »

 

 

 

« En courant dans cette direction, ils ont découvert l’impensable. Monsieur Barambi avait lui aussi été tué par les éléphants, poursuit Kikréo qui a depuis fui le bourg et trouvé refuge à Pitoa, localité située dans la région voisine du Nord. Aucun secours, aucune assistance. Et comme en 2016, aucune autorité n’est venue, ni le sous-préfet, ni même un agent du WWF, pour nous consoler ou nous soutenir. » 

 

 

 

Ce témoignage, ainsi que des dizaines d’autres contenus dans les deux derniers rapports annuels (2024-2025 et 2026) de l'Organisation non gouvernementale Earth Cameroon, illustre le conflit homme-faune qui fait sévit au Cameroun, plus particulièrement dans la réserve forestière communale de Kalfou.

 

 

Ce sanctuaire de 6 424 hectares créé en 1933 abrite une biodiversité exceptionnelle composée d’éléphants, de gazelles à front roux, de girafes, des hyènes, des autruches, des outardes, des grands calao, des canards armés, des sarcelles…

 

 

 

Mais ces dernières années, les incursions répétées des éléphants dans les villages environnants ont accentué la pression autour de cette réserve longtemps « revendiquée par les communautés riveraines à des fins agropastorales et piscicoles, et protégée par les autorités au nom de la conservation de la biodiversité », souligne Earth Cameroon. 

 

 

 

Surpopulation d’éléphants 

 

 

 

« Bien qu'elle offre un refuge temporaire aux pachydermes, la réserve de Kalfou est étroite, fortement dégradée et enclavée au milieu de nombreux villages, explique Alain Djawa Walidjo, à Agripreneurs d’Afrique. Elle n'a jamais été conçue à l'origine pour accueillir de la grande faune. Même si elle était restaurée, elle ne pourra jamais contenir la surpopulation actuelle d'éléphants. »

 

 

D’après l’assistant technique et chargé des missions d'enquête à Earth Cameroon, cette crise est aggravée par la situation actuelle du parc national de Waza située à quelques kilomètres de la réserve, « habitat naturel historique de ces populations d'éléphants », qui subit une « pression anthropique sans précédent », amplifiée par l'insécurité liée aux attaques terroristes de Boko Haram qui perturbent la faune.  



Une maison détruite par des éléphants. Photo de terrain de Earth Cameroon. 

 

 

 


«
Du côté des réseaux migratoires transfrontaliers, les parcs du Tchad voisin sont également pris d'assaut par les braconniers, poussant les éléphants à se rabattre vers des zones habitées du Cameroun », précise Alain Djawa Walidjo. 

 

 

 

Par conséquent ces pachydermes, autrefois migrateurs durant la saison pluvieuse (de mai à octobre) vers le parc national de Waza, tendent désormais à se sédentariser et les populations paient le prix fort du fait de la présence permanente ou saisonnière de plus de 400 éléphants en divagation. 

 

 

 

 

Ils « dévorent tout »

 

 

« Le travail de toute une année a été mangé par les éléphants », confiaient en mars 2026, des agricultrices de Kaola aux enquêteurs de Earth Cameroon. D’après Ibrahim, chef de ce village, les mastodontes  « sont particulièrement attirés par nos champs ». 

 

Dans son témoignage recueilli par l’Ong, cet homme âgé de 46 ans explique que les éléphants apparaissent généralement à la fin de la saison des pluies, à la fin de la campagne agricole et « dévorent tout » sur leur passage. « Après avoir ravagé un village, ils poursuivent vers un autre pour continuer leurs destructions. »

 

Dans son rapport 2026, Earth Cameroon décrit en effet via des « données empiriques », entretiens, observations… l’ampleur des attaques dans 15 villages situés dans l’aire d’influence de la réserve. Bien que certains de ces bourgs « se trouvent à plus de 15 km de la réserve, ils demeurent concernés en raison des déplacements d’éléphants qui quittent la zone protégée. »

 

 

Lire aussi: « Pillage du bois en cours » dans une réserve »

 

 

Car le phénomène dépasse largement les seules localités situées à proximité immédiate de la réserve. D’après ce document, les éléphants parcourent parfois plus de 10 kilomètres en empruntant les couloirs écologiques et les espaces de pâturage des animaux domestiques pour atteindre les zones habitées. 

 

« L’assèchement précoce des points d’eau à l’intérieur de la réserve, parfois à peine un mois après la fin de la saison des pluies, accentue encore ces déplacements, les animaux étant attirés par les points d’eau artificiels aménagés dans les villages », explique le rapport. 

 

 

Besoins en nourriture et en eau

 

 

Selon Benoît Madagal, chercheur en sociologie ayant fait partie de la mission d’enquête de  Earth Cameroon à Kalfou, la réserve devenue étroite pour les éléphants n’est plus capable de répondre à leurs besoins en nourriture et en eau. 

 

« À cela s’ajoutent les effets du changement climatique, l’assèchement rapide des points d’eau, la dégradation  de la végétation et les perturbations des corridors écologiques, explique ce spécialiste des conflits homme-faune dans l’Extrême-nord à Agripreneurs d’Afrique. Les éléphants quittent donc la réserve parce qu’ils recherchent ce dont ils ont besoin pour survivre. »

 

Les champs des populations constituent alors « une source de nourriture attractive » : le maïs, le mil, le sorgho, le riz, le manioc, les arachides… Sur le terrain, Benoît Madagal a également constaté que certains points d’eau conçus pour les animaux domestiques « attirent trop  les éléphants ». Et lors de leur déplacement vers ces endroits, ces animaux traversent les villages, détruisent les habitations, les greniers et les champs. 

 

 « Aujourd’hui à Kalfou, les hommes et les éléphants se disputent les mêmes ressources vitales : l’eau, l’espace et la nourriture », soupire M. Madagal. L’Extrême-Nord du Cameroun est l’une des régions les plus affectées par le changement climatique au Cameroun.

 

 

Cette combinaison de facteurs —la dégradation écologique, la raréfaction des ressources et des incursions massives répétées et incontrôlées des éléphants— transforment ce conflit en « une crise humanitaire et environnementale »,  expose Earth Cameroon.  

 

Greniers vidés 

 

Dans les photos prises par l’association, on observe des maisons entièrement détruites, éventrées. Des champs de mil, de maïs et autres complètement rasés. « Lorsqu’ils ne trouvent pas de champs, ils pénètrent dans les concessions, détruisent les hangars et consomment les réserves de mil, de haricots et autres denrées », témoigne Ibrahim, chef de Kaola. 

 

Et bien souvent, ces éléphants tuent. D’après les statistiques, au moins 10 personnes ont été tuées depuis  2015.  Earth Cameroon précise que 30% des villages enquêtés ont signalé des pertes en vie humaine. 

 

En 2021, Kossenda, a perdu sa fille Bahane Habekréo alors âgée de 34 ans et trois fois mère, lors d’une invasion de pachydermes dans sa maison située au village Djabtowo. 

 

Ce jour-là, Kossenda était en visite dans un autre bourg. Une absence qui lui a probablement sauvé la vie. « On m’a raconté qu’elle avait tenté de se défendre quand les éléphants ont fait irruption chez nous, raconte cette femme à Earth Cameroon. J’étais bouleversée…Elle est partie, me laissant seule dans une douleur immense, pleine de questions. »

 

Et cette tragédie n’a pas changé le quotidien, rythmé par des incursions repétées et régulières. Kossenda confie que « tous les ans, les éléphants ravagent le village », détruisant des maisons, piétinant des champs, renversant des hangars. 

 

 

Manifestations

 

« Et pourtant, jamais les autorités ne bougent. On ne les voit pas. Rien ne change. Beaucoup de gens fuient le village pour aller ailleurs, surtout les jeunes », dénonce-t-elle. Les 7 et 8 janvier 2025, excédés par ces invasions fréquentes et « l’indifférence » des autorités, des milliers d’habitants sont descendus dans les rues de Kalfou, bloquant la route nationale et les voies de contournement. 

 

 

D'après Earth Cameroon, pour mieux exprimer leur désespoir, ces populations ont choisi Daïba, lieu stratégique situé sur le corridor habituel des éléphants, brandissant des pancartes  noircies de « zéro éléphant en divagation dans l’arrondissement de Kalfou », « zéro éléphant en divagation dans nos cultures vivrières »…

 

Earth Cameroon précise que la mobilisation a suscité une réaction politique inédite, avec les visites du premier ministre le ministre de l’Administration territoriale ou encore le Secrétaire général à la présidence de la République… sans « aucune amélioration tangible. »

 

Un champ ravagé par des éléphants. Photo de terrain de Earth Cameroon. 

 



 

 


Les habitants de Kalfou continuent de subir les irruptions d’éléphants. «
Plus qu’une simple négligence, nous faisons face à une véritable impasse structurelle et sécuritaire qui dépasse le cadre d'un simple projet de conservation », s’inquiète Alain Djawa, assistant technique et chargé des missions d’enquête à Earth Cameroon. 

 

« Les populations ne font plus face à quelques incursions occasionnelles d’éléphants. Elles font face à une véritable crise territoriale et humanitaire qui nécessite une intervention urgente », appuie son collègue Benoît Madagal qui, lors de la mission de terrain, s’est retrouvé face à un troupeau d’éléphants ce qui lui a permis de « mesurer concrètement le danger » auquel les populations font face. 

 

 

« Renvoi pur et simple d’éléphants

 

 

Dans les villages, le discours des habitants s’est d’ailleurs radicalisé. Les populations réclament désormais « le renvoi pur et simple » des éléphants, assure le chercheur qui précise le « slogan qui circule » aujourd’hui : « Kalfou, zéro éléphant en divagation ».

 

D’après le premier adjoint au maire de la commune de Kalfou interrogé en mars 2026, cité dans le rapport 2026, en 2020 déjà, 900 personnes avaient quitté leurs villages à cause des éléphants pour se réfugier dans les régions voisines du Nord et de l’Adamaoua. Et les incursions se sont depuis aggravées, poussant de nombreux autres habitants loin de leurs bourgs.

 

« Si ces éléphants persistent à demeurer dans la zone de Kalfou, celle-ci risque de disparaître de la carte du Cameroun, ne laissant derrière elle qu’un désert », assure ce conseiller municipal par ailleurs vice -président de la gestion de la réserve forestière de Kalfou. 

 

Et les statistiques de Earth Cameroon donnent le tournis: à Kalfou, 80 % des points d’eau sont asséchés ou pollués accentuant la compétition entre faune et communautés locales; environ 60% des habitants ont subi des dommages quand 100% d’entre eux ont été affectés d’une manière ou d’une autre…

 

« Les champs sont systématiquement détruits (mil maïs, sorgho, haricot, riz, arachide)… Certaines cultures comme le finio, le manioc, le sorgho ont été totalement abandonnées », s’inquiète Earth Cameroon qui décrit une « crise humanitaire », une « urgence humanitaire », une « souffrance humaine profonde », une « Insécurité alimentaire chronique », une « fragilisation sociale »… qui menacent « la survie même » des communautés de Kalfou.

 

 

Lire aussi: plus d’une centaine d’agents de l’État impliqués dans le braconnage au Cameroun

 

 

Car des villages entiers se retrouvent démunis, privés de leurs récoltes, et de leurs réserves, exposés à la faim, à la mort et à la peur quotidienne. Cette situation dans la réserve forestière de Kalfou illustre aussi un contexte général observé dans de nombreuses localités situées aux environs des parcs, réserves et autres aires protégées au Cameroun où des populations font face aux attaques récurrentes d’animaux. 

 

Des organisations comme Earth Cameroon travaillant dans ces villages dénoncent régulièrement l’absence ou les violations du droit au Consentement libre, informé et préalable (CLIP), un principe fondamental en matière de droits humains, particulièrement pour les communautés locales et les peuples autochtones. 

 

« Zonage fonctionnel »

 

En effet, d’après la loi forestière, la mise en œuvre de tout projet de développement susceptible d'entraîner des perturbations en milieu forestier est subordonnée à des études d’impact environnemental et social préalables. Les habitants doivent alors comprendre les tenants et aboutissants de la création de ces lieux de conservation, leur impact dans leur vie, donner leur accord…

 

Dans les faits, les rapports des Ong dénoncent le plus souvent un bafouement total de ce principe décrivant même des populations qui donnent leur accord sans être informées des impacts à court, moyen et long terme ou même du but de la mise en place de ces parcs et réserves.

 

Ce qui dégénère plus tard en conflit homme-faune. Les communautés ayant alors l’impression que ces espèces, le plus souvent en voie de disparition, sont « protégées plus que les hommes ». 

 

Pour Earth Cameroun, il faut repenser globalement l'occupation des sols en intégrant les différents corridors migratoires de la grande faune entre le Cameroun et les pays voisins.  Ce qui permettra alors un « zonage fonctionnel du territoire » et délimitera « clairement » les zones agricoles, pastorales et de conservation, réduisant les chevauchements et les intrusions des éléphants dans les champs.

 

 

 

 

Pour ce faire, l’organisation propose un Plan local d'aménagement et de développement durable du territoire (Pladdt), une déclinaison de la stratégie nationale de l’aménagement et le développement durable du territoire au Cameroun qui fixe le cadre juridique d’une telle orientation.

 

 

 

 

Tam-tams et les torches

 

 

 

« Une politique de conservation ne peut être durable que si elle protège à la fois les écosystèmes et les populations qui vivent autour de ces espaces protégés », insiste Benoît Madagal, chercheur sur la question. Mais dans l’urgence actuelle, ce plan conçu pour le long terme ne pourra pas éradiquer le conflit en cours à Kalfou.

 

 

« La réponse doit se structurer en deux temps, en combinant l'urgence humanitaire et une planification territoriale de grand calendrier », admet  Alain Djawa Walidjo, à Agripreneurs d’Afrique. Pour l’assistant technique et chargé des missions d'enquête à Earth Cameroon, le gouvernement doit mettre en place, à court terme, un fonds d’indemnisation d’urgence.

 

 

 

 

« Il faut immédiatement mettre en place un fonds pour compenser les pertes des populations, insiste-t-il. Cependant, il faut être lucide. Au vu de l'étendue des dégâts sur le terrain, ce fonds risque de faire des mécontents ou de créer des insatisfactions à moins d'y déployer un budget véritablement colossal. »

 

 

 

 

En attendant, à Kalfou, les habitants se débrouillent comme ils peuvent. Face à ces incursions des éléphants, 90% des villages ont mis en place des mécanismes locaux d’alerte et de défense utilisant les cris, les tam-tams et les torches pour repousser les éléphants. « Dès que nous entendons leur bruit, nous sortons avec les casseroles, les tam-tams, les torches pour les repousser », témoigne un habitant.

 

 

 

Des méthodes artisanales et peu efficaces qui se révèlent « largement insuffisantes » face à des animaux de grande taille et difficiles à maîtriser, reconnaît Earth Cameroon. Ce qui poussent des centaines de personnes à quitter leurs villages. Une migration involontaire qui risque de faire « disparaître [Kalfou] de la carte du Cameroun ». 

 

 

Josiane Kouagheu 

 

Photo de bannière: des éléphants dans la réserve faunique de Kalfou à l’Extrême-Nord du Cameroun. Photo: 2ddanga via Wikimedia Commons. 

 

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