Cameroun: dans le Sud-ouest anglophone, rêve de grandeur agricole
« Voix agricoles ». Épisode 5. À 22 ans, Kennedy Nkwenchi, étudiant en management, rêve de posséder d’immenses hectares de terre. Mais avant d’y arriver, il cultive de la patate douce sur moins d’un demi hectare.
Kennedy Kwenchi a de l’ambition chevillée au corps et une confiance démesurée en son futur. « Avant d'avoir trente ans, si on te dit que c'est moi, tu ne le croiras pas », assure le jeune homme de 22 ans. En ce début du mois d’avril 2026, il apprête sa plantation pour le planting après la venue des premières pluies. Armé d’une houe, il forme de larges billons d’un point à l’autre de son champ situé à Tiko, ville rurale de la région du Sud-ouest anglophone au Cameroun.
La matinée est chaude. Mais Kennedy semble infatigable. « Le travail champêtre est le meilleur », dit-il avant de préciser rapidement: « ce n'est pas vraiment un travail pénible. Il y a des milliardaires qui possèdent des fermes. Des milliardaires qui gagnent des millions. » C’est le rêve de l’agriculteur. Posséder des hectares de terres, brasser des millions de Francs Cfa et employer des milliers de jeunes. Mais tout voyage commence par un point de départ et le sien est cette parcelle qu’il laboure plein d’entrain.
« C'est comme une addiction »
Kennedy compte y cultiver de la patate douce. Son objectif est de réinvestir l’argent de sa future récolte dans un « autre » champ, plus grand. Le jeune fermier est sûr de réussir. La faillite ne semble pas faire partie de son vocabulaire actuellement. Il mise sur son expérience. Kennedy s’est formé sur le tas auprès de son agricultrice de mère donc il est « très proche ». « Ma mère m’aime tellement », avoue ce cadet et unique garçon d’une fratrie de trois enfants.
Des billons formés par Kennedy Kwenchi dans son champ situé à Tiko, ville rurale du Sud-ouest anglophone au Cameroun. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique

Depuis l’école primaire, le jeune homme la suit partout. « Elle m’a enseigné, guidé et conseillé de ne pas emprunter une voie qui ne me ferait pas de bien, explique-t-il avec tendresse. Elle m’a amené près de la ferme. Et c’est comme une addiction. »
Après l’avoir accompagnée et aidée pendant près de deux décennies, Kennedy a commencé à mûrir son projet en 2021. Il explique s’être rendu compte qu’il n’était plus un enfant et avait des besoins que sa mère ne pouvait combler même si elle continuait de lui donner une part des ventes.
Introduction de notre série « Voix agricoles »
Alors cette année, il s’est jeté à l’eau. Sa mère lui a donné 30 000 francs CFA et il a loué l’espace (10 000 francs CFA l’an), moins d’un demi-hectare selon ses estimations, appartenant à la Cameroon development corporation (CDC), deuxième employeur du Cameroun après l’administration publique.
Cette société qui produit caoutchouc, palmier à huile, bananes… a été frappée de plein fouet par le conflit qui secoue le Sud-ouest et Nord-ouest, les deux régions anglophones du Cameroun.
Épisode 1. À Njombé-Penja, une passion économique pour le poivre blanc
Débutée par des revendications corporatistes d’enseignants et d’avocats violemment réprimées dans le sang, cette crise s’est muée en une guerre entre d’un côté les séparatistes qui luttent pour l’indépendance de cette partie du pays et l’armée camerounaise. D'après l’ONU, au moins 6000 personnes ont été tuées et plus d’un demi-million déplacées. Pris entre les deux feux, les civils paient le prix fort.
« Créer des emplois »
De nombreux agriculteurs ont été affectés. Certains ont été assassinés, kidnappés. D’autres ont abandonné leurs champs à cause des violences. Certaines zones comme Tiko vivent une accalmie actuellement. Le père de Kennedy, électricien de profession, a perdu son emploi à cause du conflit et est aujourd’hui agriculteur. Mais le jeune homme veut être « différent », pas comme ses parents qui pratiquent l’agriculture de subsistance: ils consomment une partie et vendent le reste.
« Je veux devenir agriculteur, répète le jeune paysan. Un agriculteur différent, pas comme les autres. Pas travailler comme ça, mais créer des emplois pour les gens, pour les jeunes: voilà ma vision. » Et il a un plan bien précis.
Kennedy Kwenchi, 22 ans, rêve de posséder des hectares de terres, brasser des millions de Francs Cfa et employer des milliers de jeunes. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique
Dans six ou sept ans, il veut posséder « un très grand domaine » où il fera de la polyculture: patate douce, piment, graines de courges... Pour cela, il mise en partie sur son futur emploi. Après sa licence en administration publique obtenue à l’université de Buea, capitale régionale du Sud-ouest, le jeune homme poursuit un master (novembre 2026) en management.
Son plan pour y arriver ? Investir au moins 50 % de son salaire et de tout revenu qu’il obtiendra dans sa plantation. Kennedy croit en Dieu et assure qu’il l’aidera. En attendant, il s’organise avec ce qu’il a sous la main.
Épisode 2. Des agriculteurs face aux changements climatiques
Pour payer la main d'œuvre saisonnière, acheter les engrais, pesticides et autres intrants dont il a besoin, il fait des jobs dans diverses plantations. Il est payé entre 4000 et 7 000 voire 10 000 francs CFA la journée. Une somme qui lui permet de réinvestir dans sa plantation.
Concentration
Kennedy sait que ce « n’est pas suffisant ». Il compte aussi se faire employer comme manœuvre dans les chantiers (maçonnerie) en période morte. Et ses études ne semblent pas être un frein. Pour lui, tout est question de concentration. « Je ne serai pas à l’école tous les jours. Chaque minute que je passe à la ferme est précieuse, dit-il. Les jours où je viens travailler, je travaille vraiment. Quant au temps que je passe à l’école, j’essaierai de m’organiser. »
Le jeune agriculteur mise aussi sur les leçons apprises de ses échecs pour ne pas tomber dans les mêmes pièges. Bien avant la patate douce, il s’est essayé au gombo avec sa famille, espérant gagner environ 400 000 Francs CFA. « Mais ça n'a pas très bien marché, regrette-t-il. Là où on a planté, l'eau est venue et a tout détruit. Cela a donc été une grosse perte après tout ce qu'on avait dépensé. » Kennedy est devenu prudent. Il demande désormais des conseils à l’un de ses amis, technicien agricole, pour tout ou presque.
Kennedy Kwenchi sème la patate douce. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique
« Il me donne des idées. Je prends et j’applique », poursuit l’étudiant. Une approche encouragée par Bismark Achoundu Achekwa, chef de poste agricole de Tongo Likumba, une localité de Tiko, qui reconnaît par ailleurs que de nombreux jeunes paysans planifient les ventes sans étudier et se soucier de la qualité du sol et des semences. Pour le technicien agricole, l’origine des semences des patates douces par exemple est « d’une grande importance ».
Contamination
« Sont-elles résistantes aux maladies ? Peut-être la plantation où tu prélèves ces semences a été attaquée par un virus particulier », suppose Bismark Achoundu Achekwa.
Dans ces cas, l’expert affirme que le risque d’échec et de contamination est grand. « Certains jeunes agriculteurs ont juste l’argent et se lancent dans les cultures… sans poser des questions, sans se renseigner. Ce genre d’agriculteur doit souffrir. »

Kennedy prélève ses semences dans un champ voisin. Pour l’instant, il ne questionne pas leur qualité. Il fait des petits trous sur ses billons, sectionne des boutures et sème. Sa préoccupation actuelle reste la réaction de sa mère qui ne comprend pas son investissement dans l’agriculture. Si son père et oncle approuvent sa vision, elle lui reproche gentiment d’être « trop passionné ».
Mais Kennedy a déjà un plan, un autre : il pense que lorsqu’elle verra sa réussite, elle sera définitivement convaincue et conquise. « L’agriculteur que je lui ai dit vouloir devenir, c’est un agriculteur qui crée des emplois pour les jeunes. »
Josiane Kouagheu
Cet article a été réalisé grâce au soutien d’Africa No Filter