« Ils ont diminué en masse » : au Cameroun, la course contre la montre pour sauver les vautours en danger d’extinction
Chercheuses africaines. Saison 2. Épisode 4. En janvier 2026, 43 vautours africains ont été retrouvés morts dans l'Adamaoua, l’une des trois régions du nord du Cameroun. La nouvelle qui a choqués les conservateurs et protecteurs de l’environnement, n’était que la face cachée de l’iceberg.
D’après l’Union Internationale pour la conservation de la nature (Uicn), six des onze espèces de vautours d’Afrique – les plus grands et les plus reconnaissables rapaces du continent – sont désormais confrontées à un risque d’extinction accru.
Introduction de notre série « Chercheuses d’Afrique »
« En l’espace de 30 ans, les populations de vautours en Afrique ont chuté de plus de 80% », précise l’Ong Sahara conservation.
Pour l’Uicn, les principales causes de ce déclin sont les empoisonnements non sélectifs (les oiseaux étant attirés par des appâts empoisonnés), l'utilisation des parties de leur corps en médecine traditionnelle et le braconnage délibéré.
Pourtant, ces vautours jouent un rôle important dans la nature. Ces rapaces se nourrissent de cadavres d’animaux. Par conséquent, ils nettoient l’environnement et évitent la propagation des maladies, parfois épidémiques.
L’extrême acidité de leur estomac, l’une des plus importantes dans la sphère animale, tue les bactéries et virus.
D’après les scientifiques, ils peuvent même consommer des chairs contaminées par des maladies telles la rage, l’anthrax, le botulisme ou le choléra, sans les contracter.
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Leur disparition est alors un danger pour l’assainissement des pays africains. « Certaines espèces ont été malheureusement sujettes aux pressions, aux attaques de la population », déplore Irène Blondelle Kenfack.
L’ornithologue camerounaise spécialisée dans l’étude et la conservation des vautours, en particulier des vautours nécrophages, est l’un des témoins vivants de ce déclin alarmant au Cameroun où elle parcourt des villages pour étudier ces espèces.
Cette chercheuse au ministère de la Recherche scientifique et seule camerounaise membre du groupe de spécialistes de l’Uicn sur ce sujet consacre une partie de son temps sur les terrains de recherche et à la sensibilisation de la population.
« On s’oriente beaucoup plus vers les sessions de sensibilisation, vers les actions pratiques pour déjà stopper le déclin avant de continuer les recherches puisqu’on a déjà fait le constat qu’ils ont diminué en masse », explique l’experte, doctorante à l’université de Dschang, à l’ouest du pays.
Pour Agripreneurs d’Afrique, Irène Blondelle Kenfack raconte cette course contre la montre et ses difficultés en tant que chercheuse.
Vous menez des études sur les vautours qui sont en danger d’extinction au Cameroun. Comment se passe votre travail ?
Nous travaillons avec les road-survey. On prend une moto, on suit les routes existantes. On observe de part et d’autre avec deux observateurs, un à gauche, un à droite sur la même moto.
Là où on observe un individu en plein vol ou posé sur l’arbre, on s’arrête. On vérifie l’identification. On enregistre les informations et on continue, ainsi de suite. Ça c’est une méthode.
Un vautour africain en plein envol. Photo de Charles J. Sharp via Wikimedia Commons.
Mais on a combiné les méthodes. Comme c’est une espèce qui est rare, cette méthode seule ne saurait suffir. On a associé à cela des road-points.
Donc on part sur les sites de nutrition et les sites de repos, on fait des comptages par site. Comme on s’est rendus compte que les vautours partent squatter les abattoirs pour attendre manger les restes de viande après les abattages, on est allés dans les abattoirs pour faire les observations. On est également partis faire des observations [dans] les probables sites de repos.
En gros, on a combiné les observations sur les sites d’alimentation, les sites de repos et les trajets sur les routes existantes.
Vous avez également associé à ces méthodes des traceurs GPS que vous posez sur certains de ces rapaces …
C’est un autre aspect du travail qui est venu bien après. C’était spécifiquement pour déterminer d’autres sites d’alimentation, d’autres sites de repos parce qu’on a des sites d’alimentation qu’on connaît ou du moins que les populations locales peuvent facilement identifier.
Il y a beaucoup de sites de repos qui s’ignorent parce qu’on ne peut pas savoir facilement où est-ce qu’ils dorment, leur site de nidification.
C’est pourquoi après ce travail, on a utilisé cette technologie pour avoir une idée des sites d’alimentation et repos pas encore connus.
Comme c’est une espèce rare, on ne peut pas avoir toutes les informations. On est obligé de capturer ceux qu’on peut capturer, laisser des traceurs [ pour les suivre]: où ils iront s’alimenter, se reposer ou utiliser comme dortoirs.
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À travers l’identification GPS, on ajoute à notre base des données. Ça permet de sécuriser les sites, de participer à leur conservation, et de mieux orienter les actions de conservation. Parce qu’avec déjà les sites qu’on a pu identifier, on fait des actions de sensibilisation et cette technologie aide aussi à pouvoir sécuriser les nouveaux sites identifiés.
Comment se passe le travail avec ces traceurs? Comment immobilisez-vous ces animaux ?
On a choisi la technologie qui est utilisée par des spécialistes de vautours. Pour le travail, on a eu recours à un expert international, un spécialiste sur les oiseaux venus d’Afrique du Sud qui a d’abord entraîné l’équipe de recherche puisque c'est un travail qui était innovant au Cameroun.
Ça n’avait pas encore été fait. Donc il fallait maximiser la qualité du travail. Après la formation et les essais, on a pu capturer l’espèce.
On utilise des pièges autorisés. On les capture. On a une méthode spéciale pour fixer les traceurs sur le dos de l’espèce. On se rassure que c’est bien positionné, que l’espèce peut voler sans problème. Quand on a pris les paramètres de l’oiseau, on le relâche dans la nature.
À l’aide de l’application, on observe les mouvements, on fait le suivi, on voit les points d’arrêt, et ça nous permet d’identifier les sites de repos facilement, là où ils sont entre 18 h jusqu’au petit matin.
Qu’est ce que vous avez découvert grâce à ces traceurs ?
On a pu identifier les sites de repos. On a également constaté que la pression humaine était très forte puisque certains sites de repos se trouvaient vraiment en plein milieu d’habitation et certaines espèces ont été malheureusement sujettes aux pressions, aux attaques de population.
Donc ce travail nous a permis d’identifier quelques sites de repos. Mais aussi de mettre en évidence la forte pression humaine sur ces oiseaux.
Quelle est leur estimation actuelle au Cameroun ?
J’estime à 50 individus, le nombre de charognards sur notre site d’étude dans la région du Nord, dans les abattoirs spécifiquement. On les a recensés dans les sites d’alimentation dans la région du Nord, incluant le département de la Bénoué, Mayo-Rey, Mayo-Louti, principalement.
Quant aux vautours africains, on a estimé à une centaine le nombre d’individus regroupés. Mais selon les informations recueillies dans les zones de chasse auprès des responsables, il s’avère qu’ils sont un peu plus que ça. Un responsable m’a fait comprendre que dans sa zone, il a à peu près 400 individus.
Ce que nous-même on a recensé, on a évalué à une centaine de vautours africains.
Vous dites n’avoir identifié qu’un seul vautour égyptien, également en danger d’extinction. Où l'avez-vous trouvé ?
Je l’ai trouvé près d’une rivière dans le département du Mayo-Rey.
Quel est le constat général sur le terrain ?
Sur le terrain, on s’est rendus compte que la pression humaine est très forte. On s’oriente beaucoup plus vers les sessions de sensibilisation, vers les actions pratiques pour déjà stopper le déclin avant de continuer les recherches puisqu’on a déjà fait le constat qu’ils ont diminué en masse.
Il y a certains sites où on ne les observe plus du tout. Le peu de sites qui existent, il faut qu’on puisse [les] sécuriser.
Cette sensibilisation porte-t-elle ses fruits ?
Dans beaucoup d’abattoirs, certains responsables n’avaient pas idée que l’espèce était interdite, qu’elle était par exemple en danger d'extinction.
Quand des personnes venaient placer leur piège, ils ne s’y opposaient pas parce qu’ils n’avaient pas l’information sur l’importance de l’espèce mais aussi sur le statut de conservation de l’espèce.
Les sessions de sensibilisation ont permis de les informer sur l’importance de l’espèce, sur leur statut de conservation et sur la nécessité de les protéger. Ces responsables là par conséquent participent à les stopper.
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Donc ils nous ont fait part de quelques cas d’arrestation de personnes qui sont venues après notre sensibilisation capturer les espèces. Si la sensibilisation n'avait pas eu lieu, ces personnes devaient venir par la suite capturer et s’en aller.
D’où l’importance du travail qui a été fait. Actuellement, dans ces abattoirs, les captures ne sont plus. Les empoisonnements ne se font plus.
La sensibilisation porte ses fruits mais malheureusement, comme c’est une espèce dont la zone de couverture est large, vaste, elle vole. On ne saurait se contenter d'où on a fait les sensibilisations. Et s’arrêter.
Quels sont vos principaux défis dans ce travail ?
Le vautour est une espèce rare. On peut faire une sortie, travailler, sans observation. Ça ne veut pas dire que tu n’as pas de résultats parce que zéro observation, c’est un résultat. Mais pour quelqu’un qui fait de la recherche, tu espères quand même voir.
Travailler longtemps et ne pas avoir des enregistrements, il y a cet aspect là. En soi c’est aussi un résultat parce que ça permet de statuer, de conclure que l’espèce disparaît dans certains sites.
Donc il y a d’abord la rareté de l’espèce. Il y a le fait que ce sont des espèces intimidées, qui ont peur de l’homme, qui modifient leur attitude et comportement suite aux empoisonnements auxquels ils ont fait face. Il y a cette contrainte sur le choix de l’espèce. C’est déjà un challenge.
Des vautours africains près d’un cours d’eau. Photo de Nagarjun via Wikimedia Commons.
Il y a ensuite le challenge sécuritaire. La zone d’étude. Il y a des endroits qui ne sont pas accessibles. Donc on peut te dire que tu peux les y trouver, mais tu ne peux pas y aller.
L'accessibilité de certains sites. Le fait que la zone d’étude est enclavée. Ce n’est pas facile d’accès. Les conditions de voyage. Tout ce qui va avec. Le terrain est dur.
Comment surmontez-vous ces difficultés ?
Pour surmonter ce genre de difficultés, il faut d’abord avoir l’amour du travail. L’envie d’avoir les résultats parce que l’on veut contribuer. On veut participer à la protection d’une espèce.
C’est ça qui nous galvanise pour faire face à ce genre de difficultés. Le fait qu’on se dise: « ok au bout de ce travail là, on aura des résultats concrets, on aura un changement palpable ». C’est la motivation. C’est ça qui motive plus.
Parce que quand tu fais ton travail et que tu te rends compte après que quelque chose a changé, ça te fait plaisir.
Quand on vous contacte pour vous dire que des braconniers ont été arrêtés…
Exactement. Cela veut dire que le travail n’a pas été vain. Il y a des retombés. C’est ça qui permet de motiver sur le terrain, de participer à la connaissance au Cameroun, en tant que chercheur. C’est notre rôle de mettre les résultats des travaux [de recherche à la disposition du public].
On réussit à surmonter ça en regardant la plus-value qu’on aura après. Et la plus-value, c’est de savoir que ces espèces-là dans un avenir lointain ne seront plus en danger d’extinction parce qu’on aura fait ce travail-là.
Une ornithologue faisant des recherches sur le terrain…
Ce n’est pas évident. Ce n’est pas facile. Parce que déjà même sur le terrain, ce n’est pas évident. Même travailler sur les vautours n’est pas évident. Beaucoup m’ont demandé: pourquoi tu l’as choisi? Pourquoi fais-tu le choix des choses compliquées ? Tu ne peux pas travailler sur un truc simple et tout ?
Mais une femme sur le terrain, cela a ses avantages et ses inconvénients. Il y a souvent des incidents qui peuvent arriver. Quand on fait de la recherche, on fait l'effort de sécuriser ses descentes parce qu’on ne travaille pas seule.
Tu descends avec l’équipe et pour la plupart l’équipe est constituée des personnes locales. Le fait d’être femme, certains sont un peu moins mefiants quand tu viens vers eux. Ils sont parfois plus ouverts à donner certaines informations.
Les enquêtes socio-économiques sont un peu plus délicates. Certains estiment que les informations collectées peuvent être utilisées contre eux dans les sanctions et tout ce qui va avec. On les rassure que c’est strictement anonyme.
Donc les difficultés sont pour la plupart physiques, d’endurance, tout ce qui va avec. Mais quand on a le mental, on surmonte tout. La passion. Parce que faire le terrain de ces vautours dans la zone du Nord, ce n’est pas du tout facile.
On doit faire de la recherche dans des conditions un peu difficiles. Mais on sait que c’est pour un temps et après on va passer à autre chose. On part sur le terrain, on collecte les données et après on fait la mise en valeur de ces données.
En tant que femme, pour moi sur le terrain, le regard des autres est un peu différent. En même temps, pour ma part, je n’ai pas connu de problèmes majeurs. C’est vrai qu’il y a eu des incidents qu’on a eu dans plusieurs sites.
Avec votre expérience, comment accompagnez-vous d’autres jeunes femmes scientifiques ?
J’encourage. Je fais partie d’une association locale qui participe à des activités de développement local. On encourage les jeunes, les femmes dans la recherche, dans les actions de conservation, de protection environnementale. Et on leur fait surtout savoir que rien n’est facile.
C’est un challenge. Et pour faire une recherche, il faut avoir de la passion. Être motivée. C’est vrai qu’il y a des blocages financiers. Ce n’est pas du tout évident. Tu ne dois pas te lever un matin et aller faire un travail sans support, sans organisation qui finance le travail. Il faut qu’elles soient motivées.
Mais il faut le soutien. C’est important parce qu’il y a des barrières culturelles, économiques. Et aussi sociales. Il faut beaucoup de détermination pour faire ça. De persévérance. Et aussi un accompagnement institutionnel pour les bailleurs de fonds internationaux. J’ai eu la chance d’avoir reçu les financements internationaux.
La recherche pour les femmes, c’est faisable, c’est possible, mais pour que ça se fasse, il faut beaucoup de détermination, d’engagement, de persévérance. Il faut aussi un accompagnement, un soutien. Moins de barrières culturelles.
Comment conciliez-vous vie de famille et la recherche?
Il y a des parents qui aident. Il y a aussi le fait qu’on doit avoir un environnement qui est un peu compréhensif du fait que de temps en temps on est appelés à voyager. Il faut avoir des personnes autour de soi qui comprennent les choses. Parce que si tu as un entourage qui est fermé, ça va te bloquer.
La chance que j’ai eu c’est que mon entourage est ouvert. Je peux voyager facilement. Faire des aller-retours. Mais je me rassure quand même que l’arrière base est bien organisée, bien gérée.
Si tu es dans un environnement familial où on ne voit pas ce que tu fais, ce sera déjà une barrière. Mais quand tu as une famille qui te soutient, qui voit bien la chose, ça passe vite.
Josiane Kouagheu
Image de bannière: Paul Walter via Wikimedia Commons.