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Plus d’une centaine d’agents de l’État impliqués dans le braconnage au Cameroun

Plus d’une centaine d’agents de l’État impliqués dans le braconnage au Cameroun
Josiane Kouagheu
Josiane Kouagheu
  • 12-Jun-2026 10:00:00

Parmi ces trafiquants répertoriés dans les 20 derniers rapports annuels de l’Ong Laga, on retrouve des anciens conservateurs, des écogardes, des membres du gouvernement, des militaires, des gendarmes, des policiers ... 

 

 

 

En ce mois d'août à Yaoundé, capitale du Cameroun, quatre trafiquants sont arrêtés en possession de deux défenses d’éléphants dissimulées dans le coffre d’une voiture qu’ils refusent d’abord d’ouvrir, dans l’intention « de faire échouer l’opération » anti-braconnage, souligne Last Great Apes Organization (Laga), une Ong spécialisée dans l’application des lois contre le braconnage, dans son rapport annuel 2024.  

 

 

Mais les enquêteurs sont tenaces et finissent par découvrir leur trafic. Ces derniers découvrent par la suite qu’un colonel à la retraite du ministère des Forêts et de la faune (Minfof), par ailleurs ancien conservateur de plusieurs parcs nationaux, figure parmi les trafiquants. 

 

 

L’équipe d’investigation n’est pas surprise car au Cameroun, les cas d’écogardes, d’officiels du Minfof, des membres du gouvernement, de la justice ou encore des éléments des forces de défense impliqués dans le trafic des espèces protégées sont légion:  ivoires, écailles de pangolins, peaux de léopard, perroquets gris d’Afrique, grands singes…

 



 

Plus d’une centaine d’agents de l’État

 

 

 

Dans ses 20 derniers rapports annuels publiés entre 2006 et 2025, Laga, qui effectue des missions d’enquête aux côtés des agents du ministère des Forêts et de la faune, documente les cas de plus d’une centaine d’agents de l’État impliqués dans le braconnage à travers le pays. 

 

 

Certains sont des trafiquants tandis que d’autres sont des complices fournissant une couverture de part leur fonction officielle ou encore apportant des informations, des armes ou des munitions. Tous détiennent des pouvoirs plus ou moins importants, sur le plan local, régional et national. 

 

 

D’après la stratégie nationale de lutte contre le braconnage et la criminalité faunique (2020 - 2030) au Cameroun, le chiffre d’affaires national du braconnage  oscille entre 30 et 40 milliards de francs Cfa chaque année dans le pays.  


Des éléphants au parc de Waza, au Nord du Cameroun. Photo : Krishna Naudin via Wikimedia Commons.

 

 

Des gorilles au Limbé wildlife Center au Cameroun. Photo : Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique 

 

 


Un enjeu financier conséquent qui complique le travail des enquêteurs. Dans ses rapports annuels, Laga raconte des traques difficiles. La cohabitation est souvent conflictuelle avec certains agents du Minfof portés sur la corruption. Des enquêteurs doivent parfois travailler durant des années, essuyant de multiples fuites internes. 

 

 

Fuite interne



 

Dans son rapport 2017 par exemple, Laga illustre ses dénonciations à travers la traque et l’arrestation en juillet de cette année-là, d’un célèbre trafiquant de défenses d’ivoire à Yoko, localité « infectée » de dealers située dans la région du Centre. 

 

 

À l’époque, les enquêteurs parcourent plus de 300 kilomètres pour se rendre dans cette ville afin de mener l’opération car Yoko est connue « pour la corruption et la complicité entre les criminels impliqués dans le trafic d’espèces sauvages et les autorités locales ». 

 

 

Un an plus tôt, le même trafiquant avait échappé de justesse à la justice à la suite d'une fuite d’informations concernant son arrestation imminente. 

 

 

« On pense que cette fuite avait été orchestrée par des fonctionnaires locaux impliqués dans l’opération », souligne le rapport qui se justifie en précisant qu’une tentative « a même été faite par certains gendarmes locaux pour arrêter la voiture transportant l’équipe et le trafiquant hors de la ville ». 



 

Barons de la drogue

 

 

 

Le cas est loin d’être isolé car au fil des années, les trafiquants ont perfectionné leurs méthodes. Dans son rapport 2025, Laga le reconnaît d’ailleurs en avouant que les dealers sont devenus « extrêmement prudents » et ont « amélioré leurs techniques de dissimulation », les rendant plus sophistiquées et difficiles à détecter. 

 

 

À l’exemple des barons de la drogue, certains sont à la tête ou font partie de véritables réseaux de trafiquants d’ivoires, d’écailles de pangolins, de peaux de léopard, de primates morts ou vivants et d’autres espèces protégées à travers le Cameroun. 

 

 

Les lieux de certaines transactions sont passés au peigne fin à l’avance et des guetteurs placés aux points stratégiques afin de sonner l’alerte. 

 

 

Certains enquêteurs ont même été kidnappés, violentés, blessés, intimidés… ce qui a poussé les équipes à revoir, réviser, améliorer ou changer leurs techniques. Elles ont surtout mis en place des réseaux d’informateurs dans les principaux foyers de braconnage au Cameroun. 

 



 

« Statut militaire »

 

 

 

Des méthodes qui leur ont permis de mettre des dizaines de trafiquants derrière les barreaux, non sans difficulté car ces agents de l’État tentent de faire capoter les opérations et avec l’implication des forces de sécurité et de défense, les arrestations sont difficiles. 

 

 

En mai 2020, lorsque l’équipe d’investigation arrête trois trafiquants dont deux militaires à Yaoundé, capitale du Cameroun, avec 380 kilogrammes d’écailles de pangolins, ils découvrent que l’un des soldats fait partie de la garde présidentielle. 

 

 

Lors des interrogatoires, ils « ont expliqué en détail comment ils avaient utilisé leur statut militaire pour échapper à l’arrestation lors de leurs activités de trafic », explique le rapport annuel. 


Opération de lutte contre le braconnage au parc national de la Bénoué au Cameroun. Photo: Oumarou Ob via Wikimedia Commons. 

 

 

 

Et quatre années plus tard, deux autres militaires —un adjudant et un ancien sergent licencié — arrêtés avec des défenses d’éléphants avoueront « faire partie d’un gang impliqué dans le trafic d’espèces sauvages et d’autres produits illicites sous le couvert de leur statut de militaires ». 

 

 

Gardes de corps

 

 

 

Dans certains cas, ces agents font office de gardes de corps. En 2018, lorsque quatre dealers sont arrêtés à Yaoundé avec 207 kg d’écailles de pangolins, l’un d’eux, un policier, fait office d’agent de protection rapprochée pour le reste de la bande. Une couverture qui leur permet d’opérer facilement, y compris au niveau des contrôles. 

 

 

Ce jour-là, avant d’atteindre la capitale, ils sont d’ailleurs arrêtés à un poste de contrôle mixte où les forces de la police, de la gendarmerie et de l’office de la faune sauvage découvrent la cargaison illégale dissimulée dans plusieurs recoins de leur véhicule et sous la moquette. Ils y versent un pot-de-vin de 400 000 francs Cfa, ce qui leur permet de continuer leur chemin vers la cité politique où ils seront finalement arrêtés. 

 

 

En mai 2019, un policier de « haut rang », chargé de la protection du  parc national de Bouba Ndjidda situé dans la région du Nord du pays où plus de 300 éléphants ont été massacrés en 2012, parcourt plus de 1000 kilomètres avec une défense d’ivoire, une peau de léopard et cinq crânes de lion cachés dans sa voiture et emprunte par la suite un bus de ligne pour Yaoundé où il sera appréhendé.

 

 

Laga souligne que cet officier avait organisé un réseau de braconnage qui s’alimentait au sein du parc  et « utilisait sa couverture policière et ses insignes pour protéger les trafiquants tout en acheminant des produits issus d’animaux sauvages vers différentes villes ».

 

 

 

Évasions

 

 

 

Attitude adoptée par un autre officier de « haut rang » ayant « profité de sa position pour couvrir » le trafic de peaux de léopards entre le Cameroun et le Gabon jusqu’à son arrestation en décembre 2025. 

 

 

Si certains comme ce policier s’impliquent directement, d’autres interviennent hors du terrain, fournissant tenues militaires, informations ou armes. 

 

 

Lorsqu’un « important » trafiquant vendant  de l’ivoire toutes les deux semaines est arrêté en mars 2016 avec trois queues et trois sabots d’éléphants, les enquêteurs se rendent compte qu’il utilisait un gendarme local comme « couverture et source d’informations privilégiées sur les déplacements des agents de protection de la faune ». 


 

Opération de lutte contre le braconnage au parc national de la Bénoué au Cameroun. Photo: Oumarou Ob via Wikimedia Commons. 

 

 


En échange, ce braconnier qui opérait à l’intérieur du parc national de Campo Ma’an au Cameroun et allait jusqu’en Guinée équatoriale à la recherche d’éléphants corrompait cet agent avec de l’argent et de la viande de brousse.

 

 

En juillet 2009, un trafiquant opérant dans la Réserve du Dja arrêté avouera avoir pour complice un gendarme qui lui fournissait des munitions. Si certains dealers sont arrêtés, beaucoup parviennent à s’évader ou à être libérés. De nombreux cas ont été recensés par Laga au fil des années. 

 

 

En 2010, lorsqu’un « important » trafiquant de peau de gorille est arrêté, l’organisation « constate une corruption flagrante car le dealer a été autorisé à quitter le commissariat et aurait pris la fuite ». Si une enquête a été ouverte, les cas se sont multipliés.  

 

 

Corruption

 

 

 

En avril 2024 Laga raconte que deux trafiquants spécialisés dans le braconnage et le trafic de grands singes, arrêtés avec des parties de deux gorilles encore ensanglantées « ont disparu de la cellule de la gendarmerie où ils étaient placés en détention provisoire, dans un contexte marqué par de forts liens avec la corruption ».

 

 

Car la corruption est omniprésente dans le braconnage au Cameroun. Lors des interrogatoires, les trafiquants racontent avoir versé des pots-de-vin se comptant en millions de francs Cfa. 

 

 

En décembre 2010, lorsqu’un réseau de trafiquants internationaux de perroquets gris d’Afrique est démantelé à Buea, dans la région du Sud-ouest, trois des membres arrêtés avec 700 oiseaux en vie tentent de « soudoyer » le commandant de la légion de gendarmerie, avec cinq millions de francs Cfa, en vain. 

 

 

Mais à l’époque, Laga soupçonne que ces dealers auraient réussi à corrompre certains éléments de la brigade où ils étaient premièrement détenus car l’un d’eux avait réussi à s’y échapper, « ce qui a donné du crédit aux soupçons de corruption ». 



 

Libérations

 

 

Bien plus, un million de francs Cfa en espèces est trouvé ce jour-là sur l’un des trafiquants arrêtés et 1,5 million de francs Cfa aurait été trouvé au domicile de l’un des trois gendarmes suspectés. 

 

 

Une situation qui est loin d’être isolée. Car beaucoup d’agents impliqués utilisent leur pouvoir. Dans ses rapports, Laga raconte des arrestations de récidivistes ayant longtemps bénéficié de ces abus de pouvoir car des maire, député, sous-préfet, douanier... sont souvent impliqués, cités comme complices, leurs véhicules officiels utilisés dans le trafic… Certains tentent de voler au secours de leurs proches arrêtés. 

 

 

En mars 2018, lorsque les enquêteurs saisissent 121 objets sculptés en ivoire dans une boutique située au rez-de-chaussée d’un hôtel très fréquenté de Yaoundé, ils se rendent compte que la propriétaire « exerçait cette activité depuis 40 ans, bénéficiant de la protection de son mari, colonel de l’armée, qui a usé de son influence pour la faire sortir de prison à la suite de l’opération ».

 

 

 

Un pangolin mort. Photo: Eric Freyssinge via Wikimedia Commons. 

 

 


Des expériences qui se répètent et frustrent les enquêteurs. En effet, au fil des documents, l’on découvre des trafiquants arrêtés plusieurs fois pour le même délit, puis libérés sans aucune charge. Certains, condamnés, sont libérés de prison. 

 

 

Dans un rapport paru en 2023, le réseau Traffic du Fonds mondial pour la nature (WWF) a analysé 675 affaires de criminalité faunique transmises aux tribunaux camerounais entre janvier 2010 et décembre 2022. 

 



 

Trafic d’influence

 

 

 

L’enquête révèle que « 24% des affaires présentaient des signes alarmants de trafic d’influence et de corruption au sein du système judiciaire notamment la non-arrestation de suspects, des affaires non signalées, des retards injustifiées, des erreurs délibérées et des peines dérisoires prononcées par les tribunaux ». 

 

 

Des cas documentés par Laga dans ses rapports. En novembre 2014, un braconnier ayant tué Moon, un célèbre chimpanzé du sanctuaire de la Sanaga, est arrêté et « libéré peu après son incarcération par le procureur général ». 

 

 

Trois ans plus tôt, Laga dénonçait déjà plusieurs situations similaires, suite à l’arrestation de deux trafiquants tentant de vendre des parties de chimpanzés et d’autres espèces sauvages à Mindaurou, à l’Est du Cameroun en juin 2011. 

 

 

Ils étaient trouvés en possession d’armes, de munitions et de pièges. Mais, le procureur leur avait accordé la liberté sous caution, un deuxième cas en l’espace de trois mois, relevait l’Ong.

 

 

Et les années n’ont rien tempéré. Les complicités se trouvent régulièrement au sein même de l’équipe d’investigation, au milieu des officiels et employés du ministère des Forêts et de la faune, partenaire de Laga sur le terrain. 

 

 

 

Le rapport sur la stratégie nationale de lutte contre le braconnage et la criminalité faunique (2020 - 2030), précise que la modicité des moyens d’intervention et la précarité des conditions de vie du personnel opérationnel exposent ces derniers aux « sollicitations de corruption ».

 



« À huis clos »

 

 

 

En février 2015, lorsque trois trafiquants sont arrêtés pour possession illégale de 31 carapaces de tortues marines à Kribi, ville balnéaire de la région du Sud, le délégué décide de les mettre en liberté après une réunion « à huis clos avec les membres de la famille des trafiquants ». 

 

 

Certains cas frisent même la comédie. En mai 2010 par exemple, Laga raconte qu’après l’arrestation à Kribi d’un trafiquant de perroquets gris d’Afrique, membre d’un réseau de dealers opérant à Douala, capitale économique, le délégué régional du Minfof « en particulier » et ses collaborateurs « ont agi en dehors des procédures ».

 

 

Ils ont libéré le trafiquant de la brigade de gendarmerie où il était placé en garde à vue et ont refusé de signer le procès-verbal de plainte en vue d’une nouvelle arrestation. 

 

 

D’après l’Évaluation de l’indice de perception de la corruption (Eipc) dans le secteur forêt et faune menée en 2017 au Cameroun par l’Ong Forêts et développement rural (Foder), 82% des acteurs du secteur sont impliqués dans les actes de corruption dont les « principaux » acteurs sont « des détenteurs d’une part de l’autorité de l’État ». 

 

 

Le rapport 2013 de Laga illustre cette situation. Cette année-là, un important trafiquant était arrêté tous les 6,5 jours et l’Ong soulignait avoir combattu la corruption dans plus de 80% des cas. 

 

Une civette africaine tuée au Cameroun. Elle est considérée comme espèce de préoccupation mineure sur la liste rouge de l’Uicn depuis 2018. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique 

 

 

 


Sabotage des enquêtes, non-participation aux opérations et à la rédaction des procès-verbaux, libération irrégulière des trafiquants arrêtés, des défenses d’ivoire saisies par les autorités lors des opérations précédentes retrouvées à nouveau chez des braconniers... 

 

 

« Plus de criminels ont été libérés illégalement par les délégués Minfof durant l’année écoulée que pendant les 10 années de travail précédentes, toutes confondues », se désolait Laga dans son rapport annuel. 13 ans plus tard, la corruption demeure toujours au cœur du braconnage au Cameroun.



 

 

Méthodologie : 

 

 

  • Toutes ces données ont été obtenues via les 20 derniers rapports annuels de l’Ong Laga : 2006 - 2025.

 

 

  • Un agent représente ici une personne. Mais étant donné que les rapports mentionnent également des groupes impliqués comme des agents de contrôle au niveau des aéroports, des postes routiers, des membres de la justice ou encore du ministère des Forêts et de la faune, nous avons pris en compte une moyenne de deux personnes par groupe. 

 

 

  • L’implication ici fait référence aux trafiquants, leurs complices dans l’administration ou encore ces agents qui tentent de faire libérer ces braconniers. Nous avons aussi considéré les chefs traditionnels comme agents de l’État car au Cameroun, ils sont considérés comme des auxiliaires de l’administration et reçoivent un salaire mensuel venant du gouvernement.  

 

 

 

 

Josiane Kouagheu

 

 

 

Photo de bannière: des éléphants dans la réserve faunique de Kalfou à l’Extrême-Nord du Cameroun. Photo: 2ddanga via Wikimedia Commons. 

 

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