Dr Jacques Davy Ibaba : « Des semences saines constituent la base de la prévention » contre les maladies
« Voix agricoles ». Épisode 10. D'après le Programme alimentaire mondial (FAO), les ravageurs et maladies des plantes causent chaque année jusqu'à 40% de pertes de cultures vivrières, privant des millions de personnes de nourriture et « portant un grave préjudice à l'agriculture, principale source de revenus pour les communautés rurales pauvres. »
Au Cameroun, de nombreux cultivateurs font face à ces attaques. Des pans entiers de leurs champs de manioc, de poivre blanc, de maïs, de banane… sont rongés et détruits par des maladies. La mosaïque du manioc transmise par la mouche blanche et des boutures infectées, décime par exemple des plantations entières. Aucun traitement n’a été trouvé à ce jour contre cette maladie virale.
À Mbanga, localité rurale située dans la région du Littoral au Cameroun, Françoise Atem, 47 ans, a perdu un demi-hectare de manioc en 2025. « Cela a tout pourri », explique douloureusement cette mère de deux enfants. De nombreux agriculteurs racontent le même dilemme. Des maladies difficiles à détecter qui attaquent régulièrement leurs champs. Des plantes qui sèchent ou pourrissent et meurent. Des produits phytosanitaires qui n’agissent pas.
Introduction de notre série « Voix agricoles »
Pour le Dr Jacques Davy Ibaba, « il est tout à fait possible de prévenir les maladies dans un champ ». Ce chercheur à l’Institut de recherches agronomiques et forestières du Gabon qui étudie la virologie végétale et la pathologie moléculaire des plantes, milite pour la mise sur pied des solutions de prévention et de gestion « réellement adaptées » aux réalités observées sur le terrain.
Pour Agripreneurs d’Afrique, ce scientifique dont l’expertise porte sur la détection, la caractérisation, l'identification et la lutte contre les virus qui infectent les plantes, donne des pistes de solutions.
De nombreux agriculteurs font face à plusieurs maladies attaquant leurs poivriers, papayers, cacaoyers ou encore champs de manioc et d’ananas. Que faire pour lutter contre ces maladies?
La première étape consiste à identifier les maladies présentes et, surtout, à connaître la nature des agents responsables — appelés phytopathogènes. Cette connaissance est essentielle, car les méthodes de prévention et de traitement varient selon le type de phytopathogène. Ces agents peuvent être des champignons, des bactéries, des virus ou des nématodes.
Une fois les pathogènes identifiés, il convient d'utiliser des semences certifiées, exemptes de tout phytopathogène et tolérantes aux maladies présentes dans les champs. L’utilisation des semences saines constituent la base de la prévention contre les phytopathogènes.
Pour les maladies causées par des champignons ou des virus, des traitements phytosanitaires sont souvent nécessaires afin de stopper leur propagation. Cependant, chaque traitement est spécifique au type de phytopathogène ciblé. Tout comme un médicament contre la diarrhée ne guérit pas le paludisme, un traitement phytosanitaire utilisé hors de son domaine d'action sera inefficace — et pourrait même fragiliser les plantes.
Ces maladies sont-elles évitables ?
Oui, il est tout à fait possible de prévenir les maladies dans un champ. De la même façon que nous prenons soin de notre santé physique, nous pouvons protéger nos cultures et ainsi obtenir de meilleurs rendements. Ce principe s'applique à toutes les plantes cultivées.
Y a-t-il un plan de prévention générale à suivre?
Voici les étapes essentielles d'un bon plan de prévention. Identifier les maladies présentes au champ et la nature des phytopathogènes responsables. Utiliser des semences certifiées, saines et tolérantes aux maladies locales. Respecter le calendrier cultural adapté à chaque culture. Consulter régulièrement les agents de vulgarisation agricole pour obtenir des informations actualisées sur les cultures et les risques sanitaires.
Aujourd’hui, le climat est de plus en plus imprévisible. Les changements climatiques ont-ils un impact sur l’apparition de certaines maladies de plantes?
Les changements climatiques sont une réalité indéniable qui a des conséquences profondes sur l'agriculture à l’échelle mondiale. Étant donné que de nombreuses maladies dépendent de variables climatiques telles que l'humidité et la température, les changements climatiques peuvent accélérer, retarder ou prolonger les cycles des maladies.
Par ailleurs, les changements climatiques peuvent également créer des conditions favorables à l'émergence de nouveaux phytopathogènes. Dans ce contexte, il devient impératif pour l'ensemble des pays africains de renforcer la surveillance phytosanitaire et de mettre en œuvre des mesures strictes de biosécurité. Ces précautions sont particulièrement importantes à l'ère de la mondialisation croissante du commerce agricole, qui peut faciliter l'introduction et la propagation de ravageurs et maladies.
Dans ce cas, comment se passe la prévention?
La surveillance phytosanitaire est essentielle, car elle permet de mieux étudier l’impact du changement climatique sur les cycles des maladies déjà présentes, mais aussi de détecter précocement l’apparition de nouvelles maladies. Dans ce contexte, l’accompagnement des agriculteurs par les services compétents, notamment les institutions en charge de l’agriculture et de la recherche scientifique, est crucial pour faire face aux défis posés par les changements climatiques.
J’insiste particulièrement sur cet aspect, car il est impossible de développer des méthodes de prévention efficaces contre des maladies qui ne sont pas encore identifiées ou mal connues. Après cela, il faudra proposer aux producteurs des solutions de prévention et de gestion réellement adaptées aux réalités observées sur le terrain.
En d'autres termes, il s'agit notamment d’ évaluer l’impact du changement climatique sur l’évolution et la dynamique des maladies des plantes. Renforcer la collaboration entre chercheurs, services agricoles et producteurs afin d’identifier et de mettre en œuvre des solutions appropriées et durables.
Josiane Kouagheu
Cet article a été réalisé grâce au soutien d’Africa No Filter