Cameroun: « les habitants vivent dans une angoisse permanente » des attaques des éléphants
La réserve forestière communale de Kalfou située dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun accueille une biodiversité exceptionnelle composée d’éléphants, de gazelles à front roux, de girafes, des hyènes, des autruches, des outardes, des grands calao, des canards armés, des sarcelles…
Mais ces dernières années, ce sanctuaire de 6424 hectares créé en 1933 peine à contenir ces espèces, plus particulièrement les plus de 400 éléphants qui font des incursions répétées et régulières dans les villages environnants, tuant des populations, détruisant des maisons, ravageant les récoltes.
« Certaines personnes nous ont confié que les éléphants pénètrent jusque dans les concessions, renversent les greniers et consomment les réserves alimentaires destinées à nourrir les familles jusqu’à la prochaine récolte », confie Benoît Madagal, chercheur en sociologie de développement.
Cet expert en conflits homme-faune dans l’Extrême-Nord a fait partie de la mission d’enquête de l’Organisation non gouvernementale Earth Cameroon à Kalfou en mars 2026. « Mais au-delà des dégâts matériels, c’est surtout la peur qui frappe. »
Pour Agripreneurs d’Afrique M. Madagal revient sur la mission d’enquête, l’état d’esprit des habitants et donne des pistes de solutions.

Vous avez été sur le terrain. Pourquoi les éléphants traversent-ils la réserve et vont jusque dans les villages attaquer, tuer les habitants et détruire leurs champs et maisons ?
Ce qui m’a le plus marqué sur le terrain est que les populations ne sont plus face à quelques incursions occasionnelles d’éléphants. Elles sont face à une véritable crise territoriale et humanitaire qui nécessite une intervention urgente.
Le problème est d’abord écologique. La réserve de Kalfou accueille plus de 400 éléphants sur une superficie d’environ 6 424 hectares. Cet espace n’est plus capable de répondre à leurs besoins en nourriture et en eau. À cela s’ajoutent les effets du changement climatique, l’assèchement rapide des points d’eau, la dégradation de la végétation et les perturbations des corridors écologiques.
Les éléphants quittent donc la réserve parce qu’ils recherchent ce dont ils ont besoin pour survivre. Or, les champs des populations constituent pour eux une source de nourriture attractive : le maïs, le mil, le sorgho, le riz, le manioc, bref toutes les cultures les attirent.
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Sur le terrain, nous avons également constaté que certains points d’eau pour les animaux domestiques attirent trop les éléphants. En se déplaçant vers ces points d’eau, ils traversent les villages, détruisent les habitations, les greniers et les champs
Aujourd’hui à Kalfou les hommes et les éléphants se disputent les mêmes ressources vitales : l’eau, l’espace et la nourriture.
Qu’est-ce que vous avez vu ? Quel est l’état d’esprit des habitants ?
Ce que j’ai vu est difficile à oublier. Dans pratiquement tous les villages visités, nous avons observé des traces récentes de passage des éléphants : empreintes, excréments, arbres cassés, champs entièrement ravagés et des maisons détruites. Mais au-delà des dégâts matériels, c’est surtout la peur qui frappe.
Les habitants vivent dans une angoisse permanente. Beaucoup n’osent plus circuler seuls, surtout en soirée ou pendant la nuit. Les déplacements vers les champs sont devenus risqués.
Certaines personnes nous ont confié que les éléphants pénètrent jusque dans les concessions, renversent les greniers et consomment les réserves alimentaires destinées à nourrir les familles jusqu’à la prochaine récolte et tuent également les gens.
Nous avons vécu nous-mêmes cette réalité. Au cours de notre enquête de terrain, vers Lokoro et Playouri (villages), on s’est retrouvés face à un troupeau d’éléphants. Cette expérience nous a permis de mesurer concrètement le danger auquel les populations sont confrontées quotidiennement.
L’état d’esprit général est un mélange de fatigue, de découragement et d’abandon. Beaucoup ont le sentiment d’avoir été oubliés. Leurs systèmes d’alerte sont des tam-tams, des casseroles, des torches ou des cris, mais ces moyens restent très limités face à des animaux de plusieurs tonnes.
Le discours des populations : elles ne veulent plus cohabiter avec les éléphants et réclament leur renvoi pur et simple d'où le slogan qui circule désormais : « Kalfou, zéro éléphant en divagation. »
Plus de 900 habitants ont fui leurs villages à cause de ces éléphants. Pensez-vous que la situation va empirer étant donné l’inertie actuelle ?
Oui, ce risque va empirer davantage si rien n’est entrepris. Lorsque des familles perdent leurs récoltes chaque année, que leur sécurité n’est plus assurée et qu’aucun mécanisme de protection et de compensation n’est mis en place, il devient très difficile de leur demander de rester.
Nos enquêtes montrent que certaines personnes ont déjà quitté les villages. D’après les informations recueillies environ 900 personnes avaient déjà quitté leurs localités en 2020 à cause des éléphants. Le maire lui-même nous a indiqué que plus de dix personnes ont perdu la vie depuis 2015 dans ce conflit.
Au-delà des déplacements, le risque est aussi économique et social. Les populations abandonnent certaines cultures, les revenus agricoles diminuent fortement, les enfants quittent parfois l’école faute de moyens et les stratégies de survie accélèrent la dégradation de l’environnement, donc les populations sont confrontées à une insécurité alimentaire accrue.
Une maison détruite par des éléphants dans la commune de Kalfou. Photo de terrain de Earth Cameroon.
Si cela se poursuit sans réponse concrète, certains villages pourraient progressivement se vider. Ce serait une double perte : une catastrophe humaine pour les populations et un échec de la conservation de la biodiversité.
Que faire pour venir à bout de ce conflit homme - faune ?
Je voudrais rappeler que cette crise constitue une crise humanitaire. Elle dure depuis plus de dix ans et s'aggrave faute de réponse structurelle.
Les populations de Kalfou demandent simplement que leur droit à la vie, à la sécurité et à des moyens de subsistance soit reconnu au même titre que la protection des espèces sauvages.
Une politique de conservation ne peut être durable que si elle protège à la fois les écosystèmes et les populations qui vivent autour de ces espaces protégés.
C’est précisément pour éviter cette évolution que depuis plus d'un an, Earth Cameroon a proposé la mise en œuvre d’un Plan local d’aménagement et de développement durable du territoire (Pladdt), qui permettrait d’organiser les usages de l’espace, de sécuriser les corridors écologiques, de protéger les populations et de restaurer une coexistence durable entre les communautés et la faune.
Il faut également mettre en place un système de compensation rapide pour les populations ayant perdu toutes leurs cultures afin d’atténuer le risque d’insécurité alimentaire qui devient de plus en plus accrue.
Josiane Kouagheu
Image de bannière: un champ ravagé par des éléphants. Photo de terrain de Earth Cameroon.