Améliorer la qualité des semences de manioc peut contribuer à réduire la pauvreté au Cameroun
Selon deux études, les producteurs qui ont adopté des semences de qualité ont vu leurs chances d'échapper à la pauvreté augmenter de 85,9 %.
Le manioc est la deuxième culture vivrière du Cameroun, après le maïs. Il figure même au premier rang des aliments de base. Les Camerounais consomment ce tubercule et ses produits dérivés presque quotidiennement à travers le pays.
Cependant, les producteurs de manioc sont majoritairement pauvres. Bien que les conditions agroécologiques du pays soient favorables au développement de cette culture, la productivité demeure faible en raison du manque de semences de qualité.
Selon deux études publiées dans la Revue Repères et Perspectives Économiques et le Journal of Agriculture and Food Research, le Matériel amélioré de plantation du manioc (Mapm) peut réduire la pauvreté au Cameroun et aider les agriculteurs à améliorer leurs récoltes.
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« Les ménages ayant accepté l’adoption du Mapm, ont vu leur probabilité d’échapper à la pauvreté augmenter de 85,9% par rapport à ce qu'elle aurait été s'ils n’avaient pas accepté l’adoption du Mapm », indique la première étude. « L’analyse montre que la production de plants de manioc de qualité est rentable, avec une marge bénéficiaire de près de 60 % », renchérit la deuxième.
L’informel et le formel
Au Cameroun, comme dans la plupart des pays en développement, le système semencier est dual. Le système informel ou traditionnel repose sur des méthodes de conservation et d'échange de semences au sein des communautés agricoles. Les semences traditionnelles proviennent de la récolte précédente, sont échangées ou achetées entre agriculteurs ou sur le marché. C'est le cas du manioc, dont la propagation est végétative.
En revanche, le système semencier formel repose sur le développement variétal par la recherche, la production et la distribution de semences certifiées, garantissant ainsi l'identité, la qualité et la pureté des variétés.
« La plupart des agriculteurs utilisent encore des matériels de plantation traditionnels qui sont vulnérables aux maladies et au stress climatique, ce qui entraîne des rendements bien inférieurs à leur potentiel », explique le Dr Paul Martin Dontsop Nguezet, économiste agricole camerounais, et l'un des co-auteurs de l'étude publiée dans le Journal of Agriculture and Food Research, à Agripreneurs d'Afrique.
Un champ de manioc à Mbanga, dans le Moungo, région du Littoral. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d'Afrique
D’après ce scientifique affilié à l'Institut international d'agriculture tropicale, les semences certifiées sont rares et les systèmes de distribution sont mal organisés. « Le coût initial des semences améliorées est souvent prohibitif pour les petits exploitants qui n’ont pas accès aux subventions ou au crédit », déplore-t-il.
70 % intéressés
Dans leur article, leur objectif principal était d'évaluer la rentabilité de la production de semences. Pour ce faire, ils ont recueilli des informations telles que le type de matériel de plantation de manioc privilégié par ces agriculteurs, les principales sources d'approvisionnement, les coûts de production, les prix de vente de ces semences et les caractéristiques sociodémographiques des producteurs, grâce à des enquêtes menées auprès d'un échantillon de 264 ménages de producteurs de tubercules de manioc et de 42 producteurs de semences de manioc. Ils ont également interrogé des acteurs clés du secteur semencier.
Pour calculer la rentabilité de la production du Mapm, l'équipe a utilisé des modèles quantitatifs et qualitatifs axés sur de multiples déterminants/paramètres (demande, offre, rentabilité…) tels que la marge brute, le produit brut, le coût par unité, les dépenses opérationnelles… et une analyse comparative entre les variétés de matériel amélioré de plantation du manioc disponibles auprès des producteurs de Mapm et celles préférées et utilisées par les ménages producteurs de tubercules de manioc (consommateurs de Mapm).
L'analyse a démontré que la production de plants de manioc de qualité est rentable, avec une marge bénéficiaire de près de 60 %. Sur les 264 ménages interrogés, les chercheurs ont constaté que 184 (près de 70 %) se sont déclarés intéressés par l'achat de ces plants. Par ailleurs, 65 % des producteurs de tubercules de manioc se sont dits satisfaits des plants qu'ils utilisaient, même s'ils souhaitaient acquérir des plants de qualité supérieure.
Pratiques traditionnelles
« Le manque d’infrastructures, notamment routières et de télécommunications, isole les producteurs, ce qui entraîne un marché informel, une fragmentation des chaînes de valeur et une transformation locale minimale », poursuit M. Nguezet, qui ajoute que la saisonnalité de l’agriculture dissuade les institutions financières de soutenir les producteurs de manioc, limitant ainsi leur accès au crédit et aux intrants modernes.
« Certains agriculteurs hésitent à abandonner les pratiques traditionnelles par crainte du risque ou par attachement culturel aux variétés locales », regrette-t-il.
Pourtant, selon l’étude publiée dans la Revue Repères et Perspectives Économiques, ceux qui prennent le risque et utilisent le matériel de qualité en tirent profit. Cette enquête estime l’impact de la production de manioc sur le niveau de vie des producteurs camerounais.
Des semences de manioc. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique
Pour leurs travaux, les scientifiques ont utilisé une carte fournie par le Ministère de l’agriculture et du développement rural. Ils ont travaillé sur un échantillon de 1198 producteurs dans quatre régions considérées comme les principaux bassins de production du Cameroun.
Un questionnaire leur a permis de recueillir des informations concernant la campagne agricole 2017-2018 (caractéristiques sociodémographiques, économiques et techniques).
Les scientifiques ont constaté que le rendement moyen des agriculteurs ayant adopté des variétés améliorées de manioc était significativement plus élevé (15, 836 tonnes/ha) que celui des agriculteurs ne les ayant pas adoptés (11,06 tonnes/ha).
Échapper à la pauvreté
Les résultats ont en plus montré que la probabilité pour les personnes interrogées d'échapper à la pauvreté a augmenté en moyenne de 4,8 %. Et les agriculteurs ayant adopté ces matériels ont vu leur probabilité d'échapper à la pauvreté augmenter de 85,9 % par rapport à ce qu'elle aurait été sans leur adoption.
« Ainsi, la lenteur de l’adoption ne reflète pas un manque d’intérêt, mais plutôt des obstacles structurels qu’il convient de lever », précise Jean Charles Ononino, doctorant à l’université de Ngaoundéré, à Agripreneurs d’Afrique.
Pour ce chercheur en économie et développement, spécialisé en économie agricole, qui a contribué aux deux études (Revue Repères et Perspectives Économiques et Journal of Agriculture and Food Research), « il ne s’agit pas seulement d’accroître la production, mais bien de construire un écosystème inclusif qui permette aux producteurs de tirer pleinement profit du potentiel économique du manioc. »
Dans un article publié en 2021 dans Frontiers in Sustainable Food Systems, une équipe de chercheurs de l'université de Nairobi au Kenya où le manioc est la deuxième culture de racines la plus importante après la pomme de terre, partage le même point de vue. Les auteurs expliquent par exemple que la production de manioc ne doit pas se limiter à la pénurie de matériel de plantation, mais prendre en compte tous les défis rencontrés tout au long de sa chaîne de valeur.
Matériaux recyclés
Leur enquête a montré que les agriculteurs qui utilisaient un tracteur pour la préparation des terres; avaient reçu une formation sur la production de manioc ou rencontraient des difficultés de commercialisation; étaient quatre à huit fois plus susceptibles de s'approvisionner auprès d'un fournisseur de semences officiel.
Cependant, leur étude, menée auprès de 250 producteurs, a révélé que la majorité (83 %) réutilisait le matériel de plantation de la récolte précédente, tandis qu'environ 67 % se le procuraient auprès de leurs voisins. Une situation similaire à celle du Cameroun.
Du manioc récolté au Cameroun. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d’Afrique
« Transformer le secteur du manioc en un véritable levier de réduction de la pauvreté exige d’agir simultanément sur plusieurs fronts », admet M. Ononino, qui reconnaît que de nombreux producteurs ignorent encore l’existence des matériels de plantation de manioc améliorés ou leurs avantages concrets.
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Pour lui, il est possible d'inverser la tendance en renforçant la diffusion de matériel de plantation amélioré par le biais de subventions ciblées, en développant la transformation locale et en promouvant des unités de transformation modernes pour accroître la valeur ajoutée (gari, farine, amidon, biocarburants) ; en établissant des mécanismes de microcrédit adaptés aux petits exploitants ; en adaptant les technologies aux réalités locales ou en soutenant la recherche et les services de vulgarisation en rapprochant les innovations des producteurs.
Josiane Kouagheu