Au Nord-Ouest du Cameroun, le conflit armé est la principale cause d'abandon des terres agricoles
D'après une étude, 43 % des agriculteurs interrogés ont perdu au moins un membre de leur famille à cause du conflit en cours dans cette région du pays.
En 2016, la crise anglophone a débuté dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun par des manifestations pacifiques contre la marginalisation des enseignants et des avocats. Violemment réprimées, elles ont dégénéré en un conflit armé entre les séparatistes qui luttent pour l'indépendance de cette partie du pays et l'armée camerounaise.
Selon l'ONU, au moins 6 000 personnes ont été tuées et plus d'un demi-million déplacées. Pris entre deux feux, les civils paient un lourd tribut.
Les agriculteurs ont été durement touchés. L'agriculture est une source de revenus pour 74 % des ménages du Nord-Ouest et 53 % de ceux du Sud-Ouest (Quatrième enquête auprès des ménages du Cameroun, 2014).
« Forcés de fuir leurs fermes »
« La crise a entraîné une baisse substantielle de la production des cultures vivrières et commerciales », note la Banque mondiale dans un rapport en 2021. « De plus, l’insécurité générale engendrée par la crise a limité la mobilité des agriculteurs et leur capacité à travailler … De nombreux ménages ruraux ont également été contraints de fuir leurs exploitations. »
D'après une nouvelle étude publiée dans la revue Land Use Policy Journal, les conflits armés sont la principale cause d'abandon des terres agricoles dans la région du Nord-Ouest du Cameroun. L'équipe de scientifiques a interrogé 160 chefs de ménage issus de 32 villages de la région. La taille moyenne des ménages était de 5,46 personnes.
« La perte d’un membre de la famille pendant un conflit augmente de 79 % la probabilité de migration », écrivent les chercheurs. « Bien que les facteurs de stress environnementaux perçus soient associés à l’abandon des terres agricoles, leurs effets marginaux restent relativement modestes comparés aux facteurs liés aux conflits et aux migrations. »
L'article définit l'abandon des terres agricoles comme la cessation de l'activité agricole dans les zones précédemment cultivées, que ce soit temporairement ou définitivement, et indépendamment de la repousse de la végétation.
Dynamique des conflits
« L’abandon des terres agricoles est l’une des conséquences les plus visibles des conflits armés sur l’utilisation des sols », souligne le rapport. « Ce phénomène se produit de multiples façons : actions militaires directes rendant les terres inaccessibles, déplacement des populations agricoles ou sentiment d’insécurité dissuadant de cultiver la terre. »
Pour mesurer le niveau et l'impact de l'abandon des terres agricoles, l'équipe a fondé son étude sur l'écologie politique et la nouvelle économie des migrations de la main-d'œuvre, qui offrent ensemble une perspective complémentaire pour comprendre l'abandon des terres agricoles dans les contextes touchés par les conflits.
Cette théorie souligne que le changement d'affectation des terres n'est pas « simplement un processus écologique ou économique, mais un processus intrinsèquement lié à l'instabilité politique et aux dynamiques conflictuelles » et conçoit la migration comme une stratégie de gestion des risques au niveau des ménages, où les décisions de déplacement et de réaffectation de la main-d'œuvre affectent directement la production agricole et la continuité de l'utilisation des terres
En intégrant ces perspectives, les scientifiques ont conceptualisé l’abandon des terres agricoles dans le nord-ouest du Cameroun comme le résultat de la violence politique croisée, des migrations forcées et des stratégies d’adaptation des ménages, plutôt que comme un « processus uniquement déterminé par l’environnement ».
Déclin
Les données ont été recueillies à l'aide d'un questionnaire réalisé entre août et septembre 2022. L'enquête a été menée auprès des chefs de ménage, y compris ceux de familles dont des membres avaient émigré.
Les résultats sont saisissants. La majorité des personnes interrogées (environ 80 %) considèrent les conflits comme la principale cause d'abandon des terres agricoles. De plus, 43 % des ménages ayant participé à l’étude ont perdu au moins un membre de leur famille à cause de ces conflits.
Entre 2015 et 2021, les chercheurs ont constaté par exemple que la superficie moyenne des terres cultivées était restée stable, à environ 4,6 ha. Cependant, une forte baisse a été observée à partir de 2021, la superficie moyenne des terres cultivées tombant à 1,98 ha, puis diminuant encore pour atteindre 1,64 ha en 2022.
Reconstitution
Pour l’équipe, ce déclin des terres cultivées après 2021 qui coïncide avec l’intensification du conflit, suggère que l’insécurité ne perturbe pas seulement les activités agricoles immédiates, mais peut aussi catalyser des changements à plus long terme dans les systèmes d’utilisation des terres. « Cette trajectoire risque d’aggraver l’insécurité alimentaire et la fragilité économique rurale… »
Pour les chercheurs, les politiques visant à promouvoir la mécanisation ou l'investissement productif des transferts de fonds ont peu de chances d'être efficaces sans efforts parallèles pour renforcer les institutions locales, reconstruire les systèmes communautaires et lutter contre l'insécurité qui perturbe la disponibilité de la main-d'œuvre et l'utilisation des terres.
« Une approche politique intégrée qui s’attaque simultanément à ces facteurs interagissant est donc essentielle pour ancrer les ménages dans l’agriculture et atténuer l’abandon des terres à long terme », concluent-ils.
Josiane Kouagheu
Image de bannière : une ferme située à Boyo Wombong, au Cameroun. Photo : Angi Derick via Wikimedia Commons.