Au Cameroun, la seconde vie des animaux arrachés aux braconniers
Depuis trois décennies, le Limbe Wildlife Center, une aire protégée, accueille, sauve, restaure et réhabilite des grands singes et autres espèces en voie de disparition confisqués aux trafiquants.
1996. En cette énième journée de contrôle, lorsque des agents anti-braconnage de la ville de Bertoua, capitale de la région de l’Est du Cameroun, découvrent le petit Chella à l’arrière d’un taxi de brousse tout près de la dépouille de sa maman, ils le confisquent et l'emmènent avec eux.
Pendant trois semaines, ces officiers nourrissent le bébé gorille de « seulement » de bière et ne lui donnent que « peu de nourriture ».
Créé en 1993, le Limbé Wildlife Center, un projet de conservation et d’éducation d’animaux arrachés aux braconniers. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d'Afrique

Le 2 février 1996, lorsque Chella est conduit au Limbé Wildlife Center (LWC) dans le Sud-Ouest du pays, il est déshydraté et souffre de malnutrition.
« À un pas de la disparition »
« Grâce aux efforts inépuisables des gardes animaliers de LWC, il s’est lentement retapé et pris du poids rapidement, explique l’aire protégée à travers une série de portraits de grands singes exhibés à l’attention des visiteurs. Chella a fini de développer son “dos argenté” et est maintenant l’animal dominant. »
Chella n’est pas le seul gorille sauvé par le parc. Créé en 1993, le Limbé Wildlife Center, un projet de conservation et d’éducation d’animaux arrachés aux braconniers cogéré par l’Ong internationale Pandillus et le ministère des Forêts et de la faune, accueille, restaure et réhabilite des primates et autres espèces en voie de disparition confisqués aux trafiquants.
D’après l’Union internationale pour la conservation de la nature (Uicn), « quatre espèces de grands singes sur six sont maintenant en danger critique d’extinction ». Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d'Afrique
Le centre prend soin de plus de 180 primates. D’après l’Union internationale pour la conservation de la nature (Uicn), « quatre espèces de grands singes sur six sont maintenant en danger critique d’extinction ». Et une « forte menace d’extinction » pèse sur les deux autres.
Des gorilles des plaines de l’ouest comme Chella présents, entre autres, au Cameroun, au Gabon et au Congo sont « donc à un pas de la disparition ».
Selon le Fonds mondial pour la nature (Wwf), en raison du braconnage, de la destruction de leur habitat naturel et de la maladie, leur nombre a diminué de plus de 60% au cours des 20 à 25 dernières années.
« Dissimulation »
Et même si toutes ces menaces pour les gorilles des plaines de l’ouest étaient supprimées, « les scientifiques estiment que la population aurait besoin d’environ 75 ans pour se rétablir », souligne l’organisation.
Plus grave, sur le terrain, le braconnage ne faiblit pas. Dans son rapport annuel 2025, Last Great Apes Organization (Laga), une Ong spécialisée dans l’application des lois contre le braconnage, qui a effectué 170 missions d’enquête dans huit des dix régions du Cameroun note que les trafiquants sont « extrêmement prudents » et ont « amélioré leurs techniques de dissimulation », les rendant plus sophistiquées et difficile à détecter.
Les animaux qui sont alors sauvés savourent leur liberté. Au Limbe Wildlife Center, Chella côtoient d’autres rescapés du braconnage. Des gorilles comme lui mais aussi des drills, babouins, chimpanzés…
Car, ces espèces sont prisées pour leur chair (viande de brousse), élevées comme animaux de compagnie, trafiquées pour leurs crânes et autres parties du corps ou encore utilisées dans la médecine traditionnelle et des rites divers.
Blessé par balles
L’histoire de Pitchou en est une illustration. En 1998, après l’assassinat de sa mère par des chasseurs, elle est amenée à l’hôtel Ilomba à Kribi, dans la région du Sud, pour être vendue.
Elle y reste pendant trois jours, jusqu’à ce que les propriétaires du complexe hôtelier « ne puissent plus supporter de la voir souffrir ».
Déshydratée, recouverte de teigne, atteinte de diarrhée aiguë et de toux, elle est conduite le 14 avril 1998 au Limbé Wildlife Center. Elle est alors surnommée Pitchou qui veut dire « à pois » en dialecte local, à cause de la teigne qui l’enveloppe.
Si Batek, un autre gorille rescapé et « ami » de Chella, semble n’avoir pas gardé de séquelles de son passé, son histoire est tout aussi sombre.
En juin 2001, sa maman a été tuée par un braconnier et il a été lui-même blessé par balles. Une bonne sœur infirmière l’a alors sauvé et traité ses blessures dans un hôpital local.
En août 2001, elle a transféré le gorille à l'évêché de Batouri où il a été gardé dans une petite cage jusqu’à son transfert au Limbe Wildlife Center le 8 mars 2002. 14 mois plus tard, une autre miraculée y faisait son entrée.
Le 23 mai 2003 en effet, c’était au tour de Brighter d'atterrir au sanctuaire après avoir été braconnée au Cameroun et vendue au Nigéria.
Drill
Au-delà des gorilles et chimpanzés, certaines espèces comme le drill sont recueillies par le centre.
Ce singe qu’on ne retrouve qu’au Cameroun, au Nigéria et sur l’île de Bioko en Guinée Équatoriale, est l’un des primates les plus menacés en Afrique.
Le Limbé wildlife Center accueille également des perroquets jaco ou encore des mandrills menacés d’extinction du fait de la déforestation et du braconnage qui handicape la conservation au Cameroun.
À travers le pays, de nombreux trafiquants ont été arrêtés pour avoir tué ou commercialisé ces espèces et bien d’autres animaux en voie de disparition.
Agents de l’État
Parmi eux, nombreux sont des agents de l’État censés traquer les fautifs, ce qui complique la lutte. Grâce à ses différentes investigations menées au fil des années, Last Great Apes Organization a documenté diverses implications : un officier de police, un colonel à la retraite du ministère des Forêts et de la faune, ou encore le véhicule de fonction d’un sous-préfet utilisé dans le cadre du braconnage.
Certains sont aujourd’hui condamnés tandis que d’autres attendent leur procès.
Loin de ces préoccupations, au Limbé Wildlife Center, certains rescapés font face à d’autres problèmes. Aujourd’hui trentenaire, Pitchou souffre d’épilepsie et nécessite des soins journaliers. Une situation qui ne l’empêche pas de savourer sa liberté, comme les autres.
Josiane Kouagheu