Au Cameroun, « il faut planifier l’exploitation, mais aussi le revenu avec le temps » en agriculture
« Voix agricoles ». Épisode 12. En 2005, après des années dans la débrouille, Joseph Kameni a décidé de se lancer dans l’agriculture à Mbanga, localité située dans la région du Littoral au Cameroun. Son parcours a depuis été rythmé par de multiples échecs, apprentissages et réussites.
Le président du conseil d’administration de l’Union des coopératives pour le développement du secteur agricole et informel au Cameroun (Ucoopsai) possède aujourd’hui 2,5 hectares de champ de cacao, deux hectares de papayaie, un demi hectare de pimenteraie, un hectare de parcelle de manioc et un hectare de champ abritant diverses cultures.
Introduction de notre série « Voix agricoles »
Grâce aux gains issus de l’agriculture, M. Kameni a pu construire sa maison et prendre soin de sa famille. En deux décennies, l’exploitant agricole âgé de 52 ans s’est formé à travers des séminaires et dans plusieurs écoles paysannes. Et grâce à la pratique dans ses propres plantations.
Le fermier a surtout appris à faire face à sa principale « erreur »: le manque de planification. « L’inspiration était là mais la planification n’était pas précise. » Pour le quinquagénaire, la programmation fait gagner en temps et en argent. Une maîtrise qui lui a permis de diversifier ses activités. Joseph Kameni possède aujourd’hui sa propre pépinière.
Joseph Kameni, président du conseil d’administration de l’Union des coopératives pour le développement du secteur agricole et informel au Cameroun. Photo: Josiane Kouagheu / Agripreneurs d’Afrique
Pour Agripreneurs d’Afrique, l’agriculteur raconte son parcours, revient sur ses échecs et les leçons qui lui ont permis de réussir.
Pour vous, il ne faut pas rêver de se lancer dans l’agriculture…
Le tout c’est de commencer. Quand tu commences, tu peux rencontrer des difficultés mais déjà tu peux te mettre à l’abri du besoin d’autant plus que tu peux consommer ce que toi-même tu cultives. Tu peux commencer par des cultures à cycle court. Des cultures qui peuvent t’alimenter.
Mais il n’est pas seulement conseillé, comme j’entends certains dire, que pour aller au champ, il faut beaucoup d’argent. Même s’il faut de l’argent, il faut avoir de la volonté. Il faut être résilient.
C’est le secteur le plus rentable. C’est même plus rentable que l’immobilier. Puisque le champ est toujours là. Quand tu fais du commerce tu peux réaliser des pertes. Mais ton champ n’ira jamais nulle part même si la concession tombe en ruines pour quelque raison, ton champ est toujours là.
Mais comment y arriver ?
Le plus difficile c’est de s’acquérir d’une parcelle. Si tu n’as pas de parcelle disponible, tu peux louer une parcelle. Tu peux même commencer par exploiter une culture qui est facile. Tu peux même dire: « je commence par la patate ». Tu y alloues une parcelle de 500 mètres carrés que tu peux louer à 20 000 francs Cfa [l’année].
En trois mois, la patate peut te rapporter 250 000 ou 300 000 francs Cfa. Ça te permettra pour la seconde saison qui va passer trois mois après, d’aller peut-être au double ou au triple. Ta petite parcelle ne peut pas t’occuper tous les jours.
Épisode 4: « Il faut étudier le sol pour voir si ça contient vraiment ce que la plante veut »
Quand tu planifies bien tes travaux, une parcelle de 500 mètres carrés ne peut même pas te prendre 50 jours de travaux. Tu peux t’organiser. Tu fais tes petits jobs ailleurs pour survivre. Ça te permet de faire des économies pour pouvoir louer un espace un peu plus grand. Et ainsi peut-être même acheter un champ.
Mais il faut accepter de faire face à l’adversité: le soleil, la pluie. Et surtout faire une bonne planification. C’est ça même le plus important.
Un jeune qui investit dans l’agriculture gagne-t-il toujours ?
Si un jeune veut se lancer dans l’agriculture, qu’il ne courtise pas ceux qui ne sont pas intéressés. Il doit accepter la solitude parce que s’il n’accepte pas la solitude, il sera immédiatement découragé dès qu’il va rencontrer un petit obstacle. Lorsqu’il sera un peu malade ou un peu fatigué, on va lui dire: « vraiment tu vas faire la terre jusqu’à quand », « les gens ont fait la terre depuis. »
Joseph Kameni arrose sa pépinière de 3400 plants dont environ 2000 pots de cacao. Photo: Josiane Kouagheu / Agripreneurs d’Afrique
Or nous travaillons beaucoup plus dans le désordre. Il faut planifier. Non seulement planifier l’exploitation, mais aussi planifier le revenu sur le temps. Parce que l'expérience montre qu’avec l'agriculture, quand on est patient plus le temps passe, plus on est plus stable.
Comment y réussir ?
L’agriculture est un secteur ouvert aux jeunes qui aimeraient réussir. Ce n’est pas seulement le jeune qui est au chômage. Même le jeune qui entreprend déjà quelque chose. Le salaire, même s’il est minable, peut déjà permettre à un jeune d’acquérir une parcelle de terre et démarrer l’agriculture. Travailler et alimenter sa famille, c’est déjà une économie. La vie coûte énormément chère.
En accompagnant sa famille au niveau de l’alimentation, tu fais déjà l’épargne. L’agriculture est un secteur ouvert. Quand je vois des jeunes qui préfèrent aller au Canada se donner à fond pour gagner un million et attendre sept ou 10 ans pour avoir une vie stable, je crois que c’est une erreur.
Épisode 10 : « Des semences saines constituent la base de la prévention » contre les maladies
Il vaut mieux entreprendre dans la terre. La terre ne trompe pas. Si tu as la foi, si tu es patient, tu vas rencontrer des difficultés progressivement mais un jour tu trouveras que tu es stable.
En 2025, après deux décennies dans l’agriculture, vous avez décidé de lancer votre propre pépinière. Pourquoi ?
En le faisant, je renouvelle facilement les plantes qui ont atteint le vieillissement dans ma plantation. Je peux aussi gagner un peu d’argent en le faisant pour d’autres producteurs. L’année passée on m’a acheté presque 300 plantes.
Vous avez actuellement 3400 plants dont environ 2000 pots de cacao. Comment se passe le processus de semis pour la pépinière ?
Tu achètes les fientes, tu mets dans les pots. Tu fais un remue-mélange: demi-sac de 50 kg de terre, un sac de 50 kg de fientes, tu mélanges avec un peu de cendre, tu tournes.
Joseph Kameni apprête des fèves de cacao pour la pépinière. Photo: Josiane Kouagheu / Agripreneurs d’Afrique
Tu laisses mouiller pendant deux jours. Tu mets dans les sachets. Tu mouilles encore et tu poses les graines. Tu prends ton doigt ou un bâton, tu fais de petites percées. Tu peux faire trois trous à une distance d’un centimètre. Tu mets deux graines.
Les débuts dans la pépinière demandent aussi des moyens financiers, notamment pour l’achat des pots et autres contenants…
(Il montre des sachets noirs pour pépinière) Un sachet ici coûte 700 francs Cfa. Si tu fais mille sachets, ça va faire 7000 francs Cfa. Ça peut déjà te décourager. Mais s’il [tout jeune souhaitant s’y lancer] n’en a pas, il peut aller directement dans les boutiques où les gens consomment de l’eau en sachets.
Il peut motiver la boutiquière qui peut mettre ça [sachets vides] dans un sac et quand ça pèse 50 kg, il les achète pour 3000 francs Cfa. Il peut commencer avec ça s’il n’a pas d’argent.
Vous appliquez les mêmes astuces pour votre pépinière de piment. Contenants et semences…
J’utilise des sachets de whisky vides. Je vais dans les boutiques, je m’entends avec la boutiquière. Quand elle me donne 100 sachets, je lui donne 200 francs Cfa. Dès que les clients consomment, elle rassemble. Pour un seau de 15 litres, je lui donne 1000 francs Cfa. Je peux facilement faire 5 000 sachets sans dépenser 10 000 francs Cfa.
Au lieu d’acheter les semences de piment F1, F2 (hybrides) comme on dit dans nos formations, l’année passée, j’ai plutôt acheté trois sachets de 1000 Francs CFA (chacun). J’ai fait un champ école. J’ai récolté les fruits et c’est ça qui me permet de faire ma pépinière.
Parce que si tu vas au marché Sandaga et tu veux une boîte pour faire 2000 à 3000 sachets, on va te dire que la boîte de semences coûte 75 000 francs Cfa (boîte d’un kilogramme). Il y a des boîtes de 25-30 grammes à 16 000 francs Cfa. Comme c’est coûteux, ça va t'effrayer. Ça va te décourager.
Un autre entrepreneur, s’il ne veut pas trop dépenser, il va au marché, il voit le piment de très bonne qualité et s’il sait que c’est issu des F1, F2, il achète même pour 5000 Francs CFA. Il enlève les graines, il sèche à l’ombre pendant trois ou quatre jours. Il fait les pots, il mouille, il les met trois graines par pot s’il veut les faire en direct. Sachant que si tu as fait mille pots, ça va faire trois mille plants.
Et avec trois mille pots de piment, tu ne peux pas manquer deux à trois bandes par semaine après trois mois. Tu vois que ça dépasse déjà le salaire d’un médecin. Un sac de piment en moyenne peut donner 35 000 francs Cfa quand ça coûte moins cher. Ça veut dire que si tu as trois sacs par semaine, ça fait 100 000 francs Cfa. Tu peux considerer la main d'œuvre pour la cueillette à 30 000 francs Cfa.
Même si ça ne produit pas à 100% ou à 75%, il aura atteint le même objectif que celui qui aurait dépensé plus de 150 000 ou 200 000 francs Cfa pour acheter trois boîtes (semences). Il faut chercher les moyens au départ pour commencer sans dépenser beaucoup d’argent. Et il faut y croire.
L’agriculture: il faut être prêt pour le travail acharné et la patience. Et recommencer quand il y a erreur.
Josiane Kouagheu
Cet article a été réalisé grâce au soutien d’Africa No Filter