Professeure Francine Ntoumi: « Quand une fille dit je veux m’engager dans les sciences, beaucoup de parents disent “tu veux être comme Francine?” »
Chercheuses d’Afrique ». Épisode 1. En Afrique centrale, les femmes sont sous-représentées dans la recherche: 3,4% au Tchad; 9,8% en Guinée Equatoriale; 8,7% en République démocratique du Congo contre 12,8% au Congo voisin.
Une situation qui alarme et mobilise la professeure Francine Ntoumi au Congo Brazzaville. Première femme africaine à prendre la tête du secrétariat de l'Initiative Multilatérale sur le paludisme, cette parasitologue milite pour qu’il y ait plus de femmes dans la recherche en Afrique.
À travers la Fondation congolaise pour la recherche médicale qu’elle a créé en 2008, cette professeure d’épidémiologie moléculaire des maladies infectieuses à l’université de Tubingen en Allemagne encourage et accompagne les jeunes filles dans les sciences à travers des sensibilisations et l’octroi de bourses.
En 2024, une dizaine d’étudiantes d’Afrique centrale ont obtenu des financements afin de poursuivre leurs projets de recherche en cycle doctorat grâce.
Pour Agripreneurs d’Afrique, Francine Ntoumi raconte son parcours, ses combats, la situation des femmes chercheuses en Afrique centrale et les limites de ses actions.
Agripreneurs d’Afrique: Seule fille au milieu de garçons. Très tôt vos parents vous inculquent la valeur de l’éducation…
Professeure Francine Ntoumi: Je ne me suis jamais sentie inférieure à mes frères par exemple. La cellule familiale m’a construite en me disant que je devais être fière de moi et forte surtout. Donc j’ai un père qui considerait vraiment les résultats scolaires de manière très importante. La réussite scolaire était primordiale. Il fallait que je rapporte de très bons résultats à la maison. La culture de l’excellence a commencé à la maison. Réussir par les études était très important pour mes parents.
À 12 ans ils vous envoient poursuivre vos études en France…
C’etait un déchirement familial. Je suis partie quand j’étais en 5ème. Mes parents m’ont envoyée en France pour que je puisse faire de bonnes études. Le Congo m’a manqué. En France je n’étais pas chez moi.
Je savais que j’allais pour apprendre, mais surtout apprendre pour revenir au Congo. Donc de retour au Congo, j’ai appris à me battre, à me rendre compte que quand il y a des obstacles, il faut chercher les moyens de les surmonter. Cette combattivité, c’est l’éducation.
Pourquoi la recherche?
Je voulais faire de la recherche en santé mais ce n’était pas très claire. La passion de la recherche n’est pas venue tout de suite. C’est après le doctorat. Il fallait que je fasse un postdoctorat et surtout que je revienne au Congo. J’avais appris à travailler, à poser des questions scientifiques. À poser des hypothèses. À mettre la methodologie pour répondre aux questions que je me posais et à analyser les résultats.
J’avais fait mon doctorat en France sur une thématique qui n’avait rien à voir avec les thématiques qui pouvaient être utilisées en Afrique. Je travaillais sur un animal qu’on ne retrouve qu’en Europe. Mais la méthodologie je l’avais apprise. Donc lors de mon postdoctorat, je décide de le faire sur les maladies infectueuses. Le paludisme qui était la maladie qui tuait le plus.
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Je suis allée faire mon postdoctorat à l’Institut pasteur et là la passion est venue. Là je me suis rendue compte à quel point les défits étaient importants, à quel point la recherche pouvait être passionante.
À partir de ce moment là, j’en ai fait mon metier. À savoir: j’ai appris à écrire des articles, à expliquer ce que je faisais. Et comment rechercher des financements pour pouvoir conduire la recherche que j’avais envie de produire.
Vous avez travaillé dans de nombreuses organisations internationales. Puis le retour au Congo…
Au cours de ma carrière, j’ai été dans beaucoup de commités internationaux et dans les commités internationaux, l’Afrique centrale est toujours montrée du doigt pour ses mauvais résultats, comparée aux autres régions d’Afrique de l’est, du Sud… Quand vous êtes autour de la table et à chaque fois on critique votre région vous vous dites il y a deux solutions. Soit vous êtes d’accord avec eux et vous aussi vous faites de l’Afrique centrale bashing. Vous leur tapez dessus.
Ou vous vous dites j’ai une responsabilité. Il faut que j’aide et que je comprenne pourquoi on n’arrive pas à décoller et que j’apporte ma contribution pour que les choses changent. Et moi j’ai choisi la deuxième option.
Je me suis dit je vais arrêter d’être dans l’international où c’est très agréable certes mais où on est beaucoup dans les théories, les recommendations. Je veux passer à l’action. Donc je suis rentrée chez moi au Congo Brazzaville où on est vraiment à l’endroit où il faut.
En 2008, vous créez la Fondation congolaise pour la recherche médicale dont le but est d’encourager la recherche …
Je n’aime pas envier les gens. Quand on va à l’étranger on se dit “mon Dieu qu’est-ce que leur pays est beau”. Moi J’aimerais bien que chez moi soit comme ça. Donc à mon petit niveau je veux que les étudiants qui travaillent dans mon labo se sentent fiers comme quand les étudiants sont au labo en Allenagne et en France. Même si on est pauvre, on peut être bien. Mettre un minimum de confort avec mes maigres moyens.
Ma philosophie: je sais qu’on n’est mieux que chez soi. Je le sais. Mais pour ça il faut se battre pour pouvoir se sentir bien chez soi. Encore une fois le maître mot c’est que personne ne viendra construire notre pays. Personne. Donc si nous-mêmes on ne fait pas un peu, on ne laissera rien à nos enfants et je ne veux pas que nos petits enfants, mes arrières petits enfants, ceux qui descendront, soient les esclaves des autres. Parce que ce sera un autre type d’eaclavage.
Ce sera l’esclavage de la connaissance. Les autres auront la connaissance et les miens n’auront pas cette connaissance. Je ne veux pas de ça pour mes descendants. Donc je pense que chacun à son petit niveau doit se battre pour ça. Pour ceux qui viennent après. Aujourd’hui c’est le combat de la connaissance. Juste un exemple. Regardez les guerres actuelles. Ce sont des guerres de pouvoir. Des guerres d’acquisition de choses pour la connaissance.
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Les smartphones, les données, les data, les big data etc. C’est tout cela qui va permettre d’avancer plus tard. C’est pas la force musculaire qui va permettre d’être le meilleur. Ça va être la connaissance. La capacité à utiliser l’intelligence artificielle, à manipuler à la faire progresser… à utiliser son environnement. C’est la science. La Science avec un grand S. C’est ce que je veux pour les miens. Je me dis si mes enfants. Mes petits enfants ont compris ça, ils vont se battre pour la connaissance parce que les esclaves seront les ignorants.
Quel est l’apport des femmes chercheuses en Afrique centrale ?
Malheureusement l’apport est encore failble parce que nous sommes sous-representées. Au Congo nous sommes 13% des femmes dans les sciences. Vous vous rendez compte. C’est peu. Déjà il y a peu de scientifiques. On n’est que 13%. De même en République démocratique du Congo. Au Tchad n’en parlons pas. Même si le Cameroun a de meilleurs chiffres, on reste sous-representées. Ce qui veut dire qu’on doit apporter notre contribution.
Encore une fois pas parce qu’on est femme mais c’est notre responsabilité du fait qu’il y a peu de scientifiques. On a notre carte à jouer. On doit participer. On ne doit pas attendre que les hommes décident de s’engager dans les sciences. Les femmes aussi doivent apporter leurs regards. Ensuite les études ont montré que des équipes multidisciplinaires qui avaient dans leurs équipes et des hommes, et des femmes étaient beaucoup plus performantes que des équipes qui n’étaient composées que d’hommes.
Donc on a tout à gagner à collaborer. À participer à la recherche. En plus on apporte aussi notre regard. Il y a des besoins que la femme peut identifier que l’homme ne voit pas. Pas parce qu’il est aveugle. Mais tout simplement parce que l’homme et la femme, nous avons un regard différent sur le monde. Un regard tout aussi important. Je pense que la femme d’Afrique centrale doit concrètement collaborer. Et elle a de l’imagination. Nous avons des problèmes spécifiques.
Nous pouvons apporter de l’innovation tout à fait spécifique par rapport à notre contexte parce que toute innovation qui vient du Nord n’est pas forcément adaptée à notre contexte.
Pourquoi les femmes scientifiques sont-elles peu présentes en Afrique centrale?
Il y a beaucoup de stériotypes. Même quand on regarde la pyramide académique on voit très bien que plus on va vers le doctorat, moins les femmes sont présentes. Et quand on regarde dans l’enseignement primarie et secondaire, ce sont les filles qui ont les meilleures résultats. Dans beaucoup de pays c’est tout à fait visible et notable. Mais après, il y a le culturel qui entre en ligne de compte.
La femme à un certain âge doit se marier. Doit avoir une vie de famille. Doit s’occuper en priorité de son foyer et pas de sa carrière professionnelle. Ensuite la femme ne doit pas être ambitieuse. Pour une femme c’est negatif. Une femme qui fait de longues études, c’est une femme qui a échoué dans sa vie personnelle. Il y a beaucoup de stériotypes négatifs sur la femme ou la fille qui étudie trop. Ces stériotypes bloquent.
Et puis quelque fois, culturellement, la mère n’est pas forcément celle qui encourage sa fille à continuer les études. On doit continuer à confiner la femme, la fille dans des tâches pour femmes, pour filles et puis le garçon on va le pousser dans les études.
Pourtant la société a sa part de responsabilité dans les stériotypes qui font qu’en ce moment, les jeunes filles qui sont éduquées dans cet environment, si elles ne lisent pas, si elles n’ont pas une ouverture, un avenir différent, elles rentrent dans ce carcan choisi des métiers habituels: la coiffure, le mannequinat, la couture. Et la science et les études sont faites pour les hommes. Parce que culturellement, on les a habituées à penser ainsi. Mais il faut casser et changer ces stériotypes.
Que faites-vous au sein de votre fondation pour inverser la tendance?
Il y a très peu de role model, de femmes noires, de femmes africaines scientifiques qui ont réussi dans ce domaine et qui donnent envie. C’est ça le role model qu’on a envie de suivre. On se dit mais tiens j’ai envie de faire comme elle. Nos enfants n’ont pas ce type de modèles. Tout ça fait que nos jeunes filles ont des difficultés à s’engager dans cette carrière. Nous ce qu’on fait c’est d’aller dans des écoles.
C’est la sensibilisation en milieu scolaire. Quand j’ai commencé à avoir une réelle visibilité aussi bien au niveau national qu’au niveau international, je me suis dit je vais utiliser cela pour montrer que c’est possible. La stratégie était de ne pas donner l’impression que travailler ça va marcher, vous verrez ça va marcher. Mais il faut leur montrer que ça va marcher.
Quand j’ai eu des prix internationaux, quand j’ai commencé à avoir une visibilité dans les médias internationaux et quand j’ai commencé à travailler avec Bill Gates, je me suis dit je vais leur montrer que vous voyez, je suis née au Congo, je ne suis pas d’une famille de politiciens mais depuis le Congo et parce que j’ai travaillé, j’ai été capable de collaborer avec Bill Gates. Il était à ce moment là l’homme le plus riche au monde. Il reste une figure emblématique.
La première fois que je l’ai vu, je lui ai dit il faut qu’on fasse une photo. Ce n’était pas facile. Mais j’ai dit: “pas pour moi mais pour les étudiants parce que l’impact de cette photo va être important pour ma sensibilisation”. Il a accepté.
C’est vraiment pouvoir montrer que le travail paie quand on est une femme et qu’on n’a pas besoin d’un homme pour qu’il nous aide à progresser. Avec notre volonté, notre travail, il est possible, dans les sciences, de réussir.
J’ai utilisé mon exemple, ce que je faisais pour leur montrer que c’est possible… Quand je vais en sensibilisation, je vais avec mes étudiantes pour qu’elles aussi expliquent pourquoi elles se sont engagées dans les sciences.
Pour montrer aussi que moi j’ai peut-être entre guillemets atteint un certain niveau mais il y a la relève derrière qui est là et qui travaille. Il suffit de continuer de travailler et elles iront plus loin que moi parce que le chemin aura déjà été balisé.
Les résultats de cette sensibilisation…
Il y a de plus en plus d’étudiantes qui s’engagent dans les sciences au Congo. Dans différentes dsisciplines. Les parents encouragent de plus en plus leurs filles à s’engager dans les sciences. J’ai eu le temoignage de beaucoup de parents.
Avant, quand une fille disait Je veux m’engager dans les sciences ou une filière scientifique, les parents la decourageaient. Et Aujourd’hui, les parents l’encouragent. Ils l’encouragent grâce à notre programme femmes et science. Ils voient le positif.
On a le soutien des parents maintenant. Quand une fille dit je veux m’engager dans les sciences, beaucoup de parents disent « tu veux être comme Francine? Tu veux être comme madame Ntoumi? C’est bien ». Même pour les parents, ils ont un modèle pour encourager leurs enfants.
Les mentalités changent vis à vis des femmes et la science. Le regard est beaucoup plus positif, beaucoup plus encourageant et les filles sont aussi beaucoup plus fières de dire qu’elles s’engagent dans les sciences et qu’elles se battent dans les sciences. Et qu’elles sont ambitieuses.
Je vois ce changement à tous les niveaux de la société. Il y a beaucoup de respect. Pas de moqueries mais beaucoup de respect. Et ça c’est bien parce que vraiment, là je vois le côté positif dans différentes disciplines.
Qu’en est-il au niveau sous-régional?
Je ne suis pas surplace. Je collabore avec des collègues. On est dans un réseau. Grâce au soutien de la foundation Bayer, on a plus d’argent pour pouvoir donner plus de bourses sous-régionales aux différentes femmes de la sous-région.
Petit à petit, le programme est en train de s’implanter. J’espère qu’il va continuer à grandir. Mais dans tous les pays aussi il y a déjà des programmes de soutien aux femmes. Dans nos programmes on prend des étudiantes en doctorat. On soutient les projets de recherche.
L’année dernière, c’etait le premier round des bourses sous-régionales ( entre 10 et 14 bourses). Le deuxième round aura lieu en novembre de cette année. On donnera à peu près le même nombre de bourses.
Que peuvent faire les gouvernements de la sous-région pour encourager les femmes dans la science?
D’abord la recherche. On enlève le genre. Nos gouvernements n’encouragent pas les sciences. La science reste un parent pauvre dans leurs interêts. Ils n’ont pas encore pris la mesure sur le fait qu’un pays qui veut vraiment se développer doit investir dans ses scientifiques dans tous les domaines. En Afrique centrale on n’a pas encore très bien compris ce qui fait que les budgets adéquats ne sont pas alloués. Ça ce sont les sciences.
En ce qui concerne la recherche scientifique et les femmes, il faudrait encourager les filles qui sont intéressées et qui ont de bons résultats à pouvoir avoir des bourses par exemple. Des possibilités peut-être pour des filles-mères.
Des possibilités d’avoir des arrêts de carrière sans les pénaliser. Il ne faut pas oublier qu’une femme c’est elle qui met au monde et on ne va pas l’empêcher de mettre au monde ses enfants.
Mais il ne faut pas que le fait de mettre au monde ses enfants devienne un handicap professionnel. Les gouvernements peuvent mettre en place des mesures pour qu’une femme qui interrompt sa carrière pour cause de maternité que cela lui donne un bonus plutôt qu’un malus.
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On a constaté que beaucoup de très bonnes scientifiques africaines avaient des bourses même internationales pour aller aux Etats Unis, au Japon, aller à l’étranger dans de très bons laboratoires mais que beaucoup refusaient ces bourses. Pourquoi? Parce qu’elles étaient marriées ou parce qu’elles avaient des enfants et qu’elles ne pouvaient pas partir en laissant la famille.
Donc elles préfèrent rénoncer à des bourses prestigieuses pour s’occuper de leurs familles. Là aussi il faudrait qu’on mette en place des packages pour que la femme puisse partir en famille. Pour qu’elles puissent aller améliorer ses connaissances, enrichir son pays avec ses connaissances. Et qu’elle n’appauvrisse pas sa vie sentimentale. Il y a des mesures d’accompagnement très importantantes pour la femme.
Parce que si la femme est libérée en se disant que la famille est en sécurité, elle va donner, comme elle le fait d’ailleurs, elle donne toujours le maximum d’elle. Quand elle s’engage elle s’engage à fond. Les gouvernants doivent mettre des mesures d’accompagnement pour retenir et encourager les femmes et les filles qui s’engagent dans les sciences.
Josiane Kouagheu