Au Cameroun, la difficile vie des entrepreneurs agricoles
Problème foncier, manque de financement, difficile accès à la matière première, mauvais état des routes… Pendant trois mois, Agripreneurs d’Afrique a rencontré une vingtaine d’entrepreneurs agricoles.
Écouter notre enquête
Bonnet blanc sur la tête, masque sous le nez et tablier noué aux hanches, Raoul Ulrich remplit du « Me zan » (vin de raphia en Ngombale, une langue de l’ouest du Cameroun) dans des bouteilles cassables. Mains gantées, il se sert d'un gobelet en inox pour puiser du vin de palme dans un bac de remplissage stérilisé et nourrir des contenants de 33 centilitres avant de les fermer à l’aide de capsules.
Une fois l’opération terminée, les bouteilles sont disposées dans un pasteurisateur. Elles sont par la suite assemblées par pack de six et destinées à la vente. Mais avant cette étape finale, le jeune entrepreneur agricole, a suivi un long et laborieux processus allant de l’achat de la matière première à la conservation et traitement de son vin. Un chemin parsemé de nombreuses difficultés vécues par d’autres fournisseurs de Me Zan, que de nombreux camerounais surnomment affectueusement « matango ».
Manque de matière première
« Mon but est de produire un vin nature et pur comme au champ. Un vin qui n'est pas mélangé avec d'autres produits » pour ne pas courir le risque d’intoxication alimentaire, précise Ariane Nguebou qui commercialise son vin de raphia à Douala, la capitale économique du pays, via les réseaux sociaux. Chaque jour, cette jeune mère célibataire de 40 ans ayant à sa charge 3 enfants, consacre 10 heures de son temps à cette astreignante activité qui la passionne.
Munie de bidons de 20 litres, elle se rend dès 4 h du matin dans les palmeraies de Tiko, dans le Sud-ouest anglophone. Ariane se ravitaille directement à la source, auprès de vignerons qui lui vendent du vin fraîchement cueilli des vignes. « Je mets aussitôt un stabilisant pour détruire les microbes, car avec le temps et le soleil, la transformation est rapide », dit-elle.
En deux années, la jeune quadra a réussi à constituer une clientèle fidèle. Mais, ces derniers mois, Ariane ne parvient plus à satisfaire toutes ses commandes. La matière première manque ce qui affecte drastiquement son chiffre d’affaires mensuel passé de 300 000 à 100 000 Francs CFA.
Du « Me zan » (vin de raphia en Ngombale, une langue de l’ouest du Cameroun) dans des bouteilles cassables. Photo: Amélie Dita / Agripreneurs d'Afrique
Raoul et Ariane ne sont pas les seuls entrepreneurs agricoles limités par le manque de matière première. En trois mois, Agripreneurs d’Afrique a rencontré et interrogé 20 transformateurs. 80% d’entre eux font face au même problème. « À la base d'un projet, il faut faire un plan d'investissement, maitriser le cycle de production et vérifier le site de production », martèle Alain Fonin, expert en Agribusiness.
Des aspects que la majorité d’entrepreneurs agricoles ne tiennent pas en compte. D’après le fondateur d’Agribusiness Investment Management, cabinet spécialisé, entre autres, dans la promotion de l’émergence des filières industrielles appuyées sur l’utilisation des matières premières locales, cette négligence est surtout liée au coût élevé des outils de transformation et de la matière première.
Technopoles
« En plus, il faut mettre en place des technopoles pour que les producteurs puissent acquérir des savoir-faire», insiste Alain Fonin. Sur le terrain, face aux difficultés d’approvisionnement en matières premières, les entrepreneurs agricoles évoluent au gré des problèmes et multiples changements. Mais le nerf de la guerre reste l’accès au financement comme le confient 80% des entrepreneurs rencontrés.
Il y a deux ans, lors du lancement du leur coopérative située à Bonandalè, quartier du quatrième arrondissement de Douala, Léonie Ngalle et les 14 autres membres ont réuni 800 000 Francs CFA. « Nous avons acheté la broyeuse, le fût, la brouette et la bassine », se souvient Léonie, responsable de cette organisation spécialisée dans la transformation des tubercules de manioc en miondo. Selon la trentenaire, l’investissement n’a pas été payant et les membres sont aujourd’hui démotivés à cause du mauvais rendement.
« La matière première s'achète en détail. Nous n'avons pas les moyens d'acheter en grande quantité », justifie Léonie. D’après elle, un sac de tubercules de manioc après transformation donne 100 paquets de miondos. Par semaine, le GIC en produit 300. Pour arriver à ce résultat, il faut la main d'oeuvre: « Il faut éplucher, laver, traiter la pâte et la mettre sur feuille ».
Un processus qui exige du temps et de l'énergie. La demande étant grande, le Gic souhaite créer une unité de transformation pour avoir plus de rendement. « Nous n'avons pas les moyens. Nous avons besoin de financements mais, c'est très difficile d'y avoir accès. Personne ne nous oriente», déclare-t-elle.
Marie Thérèse Ekon, productrice de piment liquide basée à Edéa dans la Sanaga Maritime, fait face au même problème.« Nous payons les frais exigés pour être membres des petites et moyennes entreprises afin de bénéficier des financements. Mais, nous ne recevons aucune information », regrette-t-elle.
La cinquantenaire ne parvient plus à produire par manque d'outillage. « Les emballages conformes coûtent chers. On nous exige le verre et non le plastique, car il est chimique », précise-t-elle.
« Métier le plus risqué »
Selon le Docteur Olivier Dimala, pour résoudre ce problème de financement, le Cameroun devrait créer une banque agricole qui réponde aux exigences de ce métier imprévisible où feux de brousse, inondations et autres aléas climatiques dominent. Sans assurance sur ces risques, les banques classiques ne peuvent leur venir en aide.
Lire aussi: Les petits pas de l'Assurance agricole en Afrique centrale
« L'agriculture est le métier le plus risqué. Dans ce secteur, l'information sur les dispositions d'accompagnements n'est pas largement véhiculée. Chacun se débrouille comme il peut », explique l’économiste qui dénonce l’absence d’accompagnement des agriculteurs par l’Etat.
Pourtant, en janvier 2011, Paul Biya, président de la République depuis 42 ans et réélu pour un huitième mandat, annonçait l’ouverture de la Banque agricole qui devait permettre le « renforcement du dispositif de financement des activités rurales ». Suspendu, le projet a finalement été abandonné.
Lire aussi: la longue attente de la banque agricole
Depuis, le Cameroun a mis en place de nombreuses initiatives financées à hauteur de plusieurs centaines de milliards de Francs CFA qui peinent à satisfaire le monde rural. Fonds de facilitation de l’offre de crédit pour le développement des chaînes de valeurs agricoles, de l’élevage et de la pisciculture, Projet d’appui au développement des filières agricoles, Programme d’appui au renforcement de la production agricole…
Problème foncier
En 2024, la Régionale Bank a ouvert à Yaoundé, la capitale du pays, une agence dédiée uniquement au financement des projets agricoles. Une initiative privée et marginale dans un pays où plus de 60% de la population vit de l’agriculture. Plus grave, Au-delà du financement, les entrepreneurs font aussi face au problème foncier comme le confient 80% d’entre eux.
En 2021, Paul Fotso, agriculteur âgé de 46 ans, a investi sur quatre hectares de champ de manioc à Ngombe, dans le cinquième arrondissement de Douala. Abattage des arbres, défrichage, nettoyage du site, achat des boutures… Au moment de la récolte, une société routière a détruit toutes les plantes pour faire passer la route. Tout est parti en fumée. « J'ai dépensé près de trois millions de francs pour développer le site et le rendre cultivable », se souvient Paul qui a déposé une plainte restée sans suite au Groupement de Bonanjo, le quartier administratif de Douala.
Si Fotso Ngassa, un autre producteur, n’a pas porté plainte— une perte de temps, car le processus n'aboutit pas, dit-il— il a subi la même mésaventure. Tombé amoureux de l'élevage en 2006, il décide de transformer la viande en la hachant grâce à une boucherie mise sur pied avec salle de découpage. Au bout d'un an, son abattoir est détruit à la suite d’un problème foncier. Un « coup dur » pour l’entrepreneur qui perd en même temps sa clientèle et la position stratégique de son commerce.
Pour Célestin Tawamba, le problème foncier est le premier motif du manque de décollage de l'agriculture au Cameroun. « Il faut de l'espace pour produire avant de transformer. Nous avons ce fameux problème de titre foncier où on passe le temps à le réhabiliter », confie à Agripreneurs d’Afrique, le président du Groupement des entreprises du Cameroun (Gecam), principale organisation patronale du pays. Selon lui, l'agriculteur enregistre des pertes lorsqu'il investit sur un espace et on lui retire par la suite son titre foncier ou détruise ses terres.
2% ont réussi en huit ans
En dehors du problème foncier, les entrepreneurs interviewés affirment faire aussi face au mauvais état de la route, au manque de semences et aux multiples manquements logistiques. Conséquences, sur une vingtaine de producteurs rencontrés par Agripreneurs d'Afrique, 2% seulement confirment avoir réussi en huit ans. Pour parvenir à ce résultat, beaucoup ont été contraints de changer d’activités ou encore d’innover.
Lire aussi: à l’Est du Cameroun, le mauvais état des routes ruine les producteurs de banane-plantain
Awal, producteur du vin à base de manioc, est aujourd'hui promoteur des boutiques « made in Cameroon » présentes à Douala et Yaoundé. Ces espaces marchands où les clients défilent à longueur de journée pour l’achat de produits locaux tels le miel, le riz de Yagoua ou encore les farines de patate sont le fruit d'une grande patience et de plusieurs années de travail. « J’ai commencé d'abord par cultiver le manioc. Ensuite, j'ai pensé à le transformer pour que ce soit plus rentable. Les débuts étaient très difficiles », raconte l’entrepreneur.
Stratège, il crée en 2018 une première boutique afin d’exhiber ses produits. Pour décoller, il expose aussi les marchandises d’autres producteurs. Trois ans plus tard, pari gagnant car tout évolue « à pas d’éléphant ». À la question de savoir s'il a reçu un financement des autorités camerounaises, il esquive: « je reçois plutôt l'accompagnement à travers les formations ».
La force de cet entrepreneur tient au fait qu’il a réussi à rassembler via ses boutiques, des centaines de transformateurs agricoles. Pour fidéliser sa clientèle, il a d’ailleurs créé un forum WhatsApp dans lequel il explique aux 350 membres les bienfaits des produits du Cameroun.
Lire aussi: « La maison des artisans », la vitrine des agripreneurs camerounais
Une astuce payante et conseillée par Olivier Dimala. D’après l’économiste, le marché camerounais étant compétitif, les petits producteurs « doivent se mettre ensemble par filière pour avancer ». Ce qu’applique à la lettre la coopérative Memento de l'agriculture du Cameroun.
Exportation en Belgique
Partie sur la base de produire le manioc et de le transformer en Water fufu et bâtons de manioc, cette organisation a vite fait de changer d'activité. À l’époque, le groupe acquiert même un champ commun. Mais le manque de financements, de matériels de travail et le mauvais état des routes ralentissent les activités, ce qui suscite la démission de quelques membres.
Emmanuel Messoh, le responsable, ne se décourage pas. Pendant deux ans, il reconstitue un autre groupe de 15 membres aujourd’hui lancé dans la production des chips de banane plantain vendus dans les quartiers de Douala et exportés en Belgique.
Avec l’expérience, le Gic est parvenu à tenir et à se développer. La coopérative a acquis un champ ( passant ainsi de cinq hectares en 2022 à 12 en 2024) situé à Mouassoum, petite localité logée dans l'arrondissement de Manjo, où poussent des régimes de banane plantains qui sont coupés et transportés à Douala, le lieu de transformation où sous un hangar, Emmanuel Messoh, supervise les opérations.
Abonnez-vous à notre chaîne WhatsApp
Une dizaine de femmes exécutent le travail à la chaîne ce jour-là. « Nous avons trois groupes de travail constitués de femmes lors de la production des chips. Celles qui lavent et épluchent le plantain. D’autres se chargent de rapper directement dans l'huile. On les égoutte, laisse refroidir et puis c'est l'empaquetage », détaille Emmanuel.
D’après le responsible, la coopérative est aujourd’hui incapable de satisfaire la demande. « Nous sommes butés au niveau de la logistique pour produire en grande quantité. Pour avoir le financement à la banque, on nous exige le titre foncier », désespère-t-il. Malgré toutes ces difficultés, l’organisation continue de produire, déterminée à réaliser ses objectifs.
Évolution
Tout comme Fotso Ngassa. Après la destruction de sa boucherie suite au problème foncier, il a continué son activité à partir de sa maison transformée en « salle de découpage ». L’entrepreneur a même créé une application de vente en ligne des viandes conditionnées. Il propose ses produits aux grandes surfaces, restaurateurs, boucheries et consommateurs de la capitale économique. Avec cinq employés à sa charge, Fotso Ngassa a développé Gajo Livestock, une plateforme qui lutte « contre les abus qui freinent l'évolution de ce secteur d'activité ».
À défaut de trouver des financements, Willy Ngon a aussi trouvé son créneau. A Mbanga pongo dans le troisième arrondissement de Douala, il transforme les plantes (citronnelle, basilic et verveine), en thé et tisane. Malgré le mauvais état des routes, le jeune homme âgé de 38 ans a choisi de s'installer dans cette localité où pousse encore de la verdure. Un moyen pour lui de démarrer son activité à moindre coût. « La zone est très favorable parce que je trouve la matière première sur place. Mes récoltes se font à 80% dans la nature », souligne-t-il.
Pas besoin de financement donc, car il garde un mauvais souvenir du processus. « Le plus souvent quand le financement d'un projet ne vient pas de vous, il ne vous appartient plus. On vous exige les étapes de votre projet et à la fin on vous le vole et vous ne recevez pas de financement », dénonce-t-il avec hargne.
Pour compenser cette difficulté d’obtention de fonds, Willy Ngon utilise les plantes de saisons pour ne pas être en rupture de produits. Le trentenaire réalise ainsi un chiffre d'affaires de 150 000 Francs Cfa. Pour parvenir à ce résultat, il utilise des astuces personnelles. « Je suis vendeur itinérant. J'essaie de convaincre pour gagner la confiance des clients », raconte-t-il.
Statut de l’agriculteur
Mais Willy Ngon n’est pas au bout de ses souffrances. Sa principale difficulté reste l’accès aux semences. Une situation qui l’empêche d’être autonome et de mettre ainsi en pratique ses connaissances acquises auprès de formateurs chinois. En effet, formé par des spécialistes de l’empire du milieu, le jeune entrepreneur crée des formules personnelles et transforme ses plantes de façon artisanale.
« Malheureusement, le gouvernement ne fait aucun effort pour améliorer la banque des semences dans toutes les cultures. Il faut investir dans les semences afin que les produits importés ne nous dament pas le pion », plaide-t-il.
Abonnez vous à notre Newsletter
Pour Célestin Tawamba, il faut revaloriser le secteur agricole. « l'agriculteur n'a pas de statut. Il n'est pas respecté. Nous devons revoir comment les agriculteurs peuvent avoir les financements pour leurs activités », conclut le président du groupement des entreprises du Cameroun. En attendant, les entrepreneurs se débrouillent comme ils peuvent.
Amélie Dita