Napoleon Chi Forpah : la jacinthe d’eau « va disparaître quand la pollution va disparaître » au Cameroun
L'intérêt de Napoleon Chi Forpah pour l’environnement commence à l’université de Yaoundé, capitale du Cameroun, où il suit un cursus en science naturelle. Il continue son parcours au département gestion et assainissement de l’université de Dschang, à l’ouest du pays.
Major de sa promotion, il s'exerce dans plusieurs entreprises: traitement de déchets à la Société nationale de raffinage, construction des premiers pylônes par des entreprises de téléphonie mobile, pipeline… Très vite, il développe une passion pour la protection de l’environnement.
En 1997, il crée son Ong, Watershed Task Group (WTG) qui lutte, entre autres, contre la déforestation des mangroves et les plantes envahissantes qui colonisent de nombreux cours d’eau au Cameroun. « WTG et le ministère de l’Environnement ont développé la stratégie nationale de lutte contre les plantes envahissantes comme la jacinthe d’eau », se souvient Napoleon Chi Forpah.
Le coordonnateur du Watershed Task Group a commencé à s'intéresser à la jacinthe d’eau présente sur le fleuve Wouri à Douala, capitale économique, en 2006. Pendant plusieurs années, il a mis en place des stratégies de lutte, formé des acteurs et organisations sur le question.
Mais deux décennies plus tard, la situation n’a pas changé. L’Eichhornia crassipes, de son nom scientifique, continue de ronger le Wouri. Pour Agripreneurs d’Afrique, le point focal Cameroun du réseau mondial des zones humides analyse la situation.

Tout part d’un financement que vous octroie l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) pour la lutte contre la coupe abusive des mangroves à Bonendale, quartier du cinquième arrondissement de Douala…
À Bonendale, le premier embarras est que les gens nous disent: « c’est vrai qu’on a un problème avec la mangrove mais il y a une nouvelle plante qui a colonisé toutes nos eaux et c’est même ça qui fait fuir nos poissons. Parce que là où il y a la jacinthe d’eau, il y a zéro poisson. Ça pose problème avec la navigation. Est-ce que vous pouvez plutôt commencer avec la jacinthe d’eau? »
On leur a dit que notre projet était calé sur le désordre autour de la mangrove. Ils ont insisté. Ils nous ont dit qu’il fallait qu’on donne la priorité à la lutte contre la jacinthe d’eau.
Vous sollicitez alors l’aide de l’université de Dschang qui met à votre disposition un étudiant en génie rural…
Quand il vient, je lui explique qu’on va mener le projet UICN mais je vais économiser au moins 500 000 Francs CFA pour qu’il commence une petite expérience avec le projet de la jacinthe d’eau. Des analyses en laboratoire pour voir si le compost fait à base de la jacinthe d’eau peut donner.
Il produit le compost. C'est fantastique. Il produit le compost et commence à utiliser ce compost pour produire la tomate, le poireau… On crée le Groupement d’initiative commune (Gic) Terre fertile des femmes de Bonendale. Elles ont vu comment la jacinthe d’eau améliore le sol. Ça augmente l’humidité.
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Les gens sont venus d’un peu de partout pour voir. Ils disaient que le diable dont on parlait là est devenu un ange. Les artistes ont pris ça en main. Nous avons signé des partenariats avec Samuel Dipoko qui était l’un des plus grands artistes et ancien parlementaire. Il a offert l’une de ses maisons pour qu’on puisse en faire une galerie de manière à ce que tous les artistes puissent venir y travailler et exposer leurs œuvres. C’est ainsi que le projet de la jacinthe d’eau prend feu.
Les financements suivent et finissent par tarir. La jacinthe continue de se propager. Qu’est ce qui fait problème ?
Quand vous regardez autour de ce fleuve [la crique de Lobe où il fait la visite], il y a des maisons. Beaucoup de gens pensent que quand tu es à côté de l’eau, il ne faut plus traiter les excréments et boues de vidange. Beaucoup de ces maisons n’ont pas de toilettes. C'est un autre défi.
Au bois des singes, un tapis vert de jacinthe d'eau au milieu des pirogues. Photo: Josiane Kouagheu/ Agripreneurs d'Afrique
Je veux dire qu'ils ne traitent pas leurs déchets. Ils balancent ça dans de l’eau et ça augmente la charge de pollution. C’est ça que la jacinthe d’eau utilise comme nutriments. C’est un cycle vicieux.
Mais le plus dangereux c’est l’abattoir. La mairie de Douala quatrième a le plus grand abattoir d’Afrique centrale. On tue au moins 250 bœufs par jour. Les déchets, les entrailles sont balancés et quand il pleut, tout ça est déversé dans l’eau. Ça vient enrichir le milieu. En physique et biologie, on va dire qu’il y a eu eutrophisation. Ça veut dire trop de nutriments dans l’eau et ça fait pousser la jacinthe d’eau.
Dans ce contexte, peut-on complètement éradiquer la jacinthe d’eau?
Ça va disparaître quand la pollution va disparaître. On n’a pas encore de solution pour la pollution parce que beaucoup d’industries ne traitent pas leurs déchets. Beaucoup de ménages ne traitent pas leurs déchets. Tout est dans l’eau et la jacinthe d’eau va y demeurer. Le port va toujours avoir des problèmes. Les poissons doivent avoir des problèmes. Ça devient un cycle vicieux.
Que faire dans ce cas?
On attaque ça par la gestion des déchets, la pollution. Chaque ménage. Chaque industrie. De manière à ce que nos eaux soient claires. La jacinthe d’eau n’aura pas à manger. Elle mourra naturellement et graduellement.
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C’est le seul bâton magique. La deuxième solution est que vous la récoltiez à une vitesse qui dépasse sa vitesse de croissance. C'est mécanique. Vous venez, vous raclez. Ça va prendre environ six mois [avant de repousser]. Et avant que ça ne recommence, vous raclez. Chaque fois. Mais si vous venez toucher vous laissez, ça reprend. Six mois ça recouvre tout.
Certains experts parlent de lutte « perdue » d’avance…
Ce n’est pas une lutte perdue parce qu’il y a Aristide Takoukam d’AMMCo qui a fait des recherches au niveau du Lac Ossa [le lac Ossa situé dans le Littoral a été envahi par la Salvinia Molesta, une autre plante envahissante originaire du Brésil. Mais dés 2021, l’association camerounaise African Marine Mammal Conservation Organization (AMMCo) y a engagé avec succès une lutte biologique à l’aide d’un charançon importé des Etats unis] et vu que la lutte biologique peut tout rafler avec les charançons. On est en train de regarder et voir si ça peut être un modèle. On attaque ça biologiquement et mécaniquement. Là on parlera de la lutte intégrée.
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Josiane Kouagheu