Entrepreneuriat agricole au Cameroun: la longue marche vers le succès
Deux entrepreneurs agricoles, quinquagénaire et septuagénaire, racontent leur parcours freiné par le manque de financements.
L’homme hésite. Il marque une pause, scrute le stand, semble réfléchir et s’avance finalement, à pas lents. Il s’arrête devant la table où sont disposés des petits cartons, bouteilles et emballages contenant des thés, savons, graines de lin, clou de girofle et autres produits « 100% naturels ». Large sourire aux lèvres, Irène Sikali se lève pour faire la visite de son stand installé à l’extrémité d’une tente plantée à la foire des artisans à Bonanjo, quartier administratif de Douala, capitale économique du Cameroun.
La coquette quinquagénaire réajuste son large chapeau de paille sur la tête et vante tour à tour les vertus « thérapeutiques », « médicinales » ou encore « spirituelles » de ses thés. L’homme écoute attentivement. Son regard s’attarde sur la rangée de savons. Irène le suit et enchaîne sur leurs bienfaits gommants ou encore nettoyants. Le client attrape une bouteille de miel. « C’est aussi vous qui fabriquez ça? » demande-t-il, les yeux rivés sur l’étiquette.
Matière première
L’entrepreneure âgée de 50 ans explique qu’elle ne peut pas tout fabriquer et assure néanmoins avec insistance que le miel, acheté chez l’un de ses fidèles fournisseurs, est « aussi naturel ». « La matière première n’est pas évidente, soupire cette mère de quatre enfants après le départ du client qui a fini par lui faire la recette. On ne peut pas travailler seule au point où on va cultiver aussi. Ce n’est pas faisable. On va travailler en chaîne. »
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Dans une enquête parue en novembre sur Agripreneurs d’Afrique, 80% de la vingtaine d’entrepreneurs agricoles interrogés déploraient comme elle, la cherté et le difficile accès à la matière première. Certains confiaient alors avoir été contraints d’abandonner ou encore de changer d’activité.
C’est « disponible mais pas facile parce qu’il faut avoir de l’argent. On achète et tout est devenu cher », souligne Mme Sikali. Dès ses débuts il y a près de 20 ans dans l’entrepreneuriat, elle a pris conscience de ce problème. À l’époque, Irène est assaillie par des questions de jeunes mères qui s’étonnent du bien-être et de la « beauté » de ses enfants. Elles veulent savoir son secret. L’entrepreneure leur parle des bouillies enrichies de poissons, arachides, soja et autres ingrédients qu’elle compose. Mais les femmes doutent.
« Elles disaient que je cache », sourit encore Irène qui flaire cependant une opportunité commerciale. Elle décide de tout mixer et de leur vendre le mélange (farine) tel qu’elle le prépare pour ses enfants. Très rapidement, elle est débordée par les commandes. « Ça m’a donné le goût d’être propriétaire de mon entreprise », dit Sikali qui se lance. Elle fait des recherches qu’elle associe aux connaissances glanées durant ses deux années de biochimie à l’université.
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Pour maîtriser le mélange de plantes et fruits, la conservation de leurs principes actifs ou encore leur danger, elle s’inscrit en pharmacopée dans une institution privée. Depuis, elle fabrique et propose entre autres, des compléments alimentaires, des thés de nigelle, d’oseille, des savons à l’avocat, au cacao ou encore au curcuma, des huiles et jus de fruits naturels. Face à la cherté et un difficile accès de la matière première, Irène Sikali a mis sur pied ses propres astuces.
« Tout sur le cacao »
La quinquagénaire extrait « tout » ou presque des fruits, plantes et écorces qu’elle utilise, maximisant ainsi ses profits. Prenons le cacao par exemple. « J’utilise tout sur le cacao », insiste l’entrepreneure. Elle extrait l’huile des fèves. Elle produit de la poudre de cacao consommée comme petit déjeuner ou ajoutée dans les pâtisseries. La « peau du cacao » est écrasée et mixée dans ses savons gommants. Il lui arrive aussi de faire des caramels de cacao avec des fèves.
Un processus qu’elle reproduit presque à l’identique avec l’avocat qu’elle vend aussi en fruits. Elle extrait son huile, fabrique crèmes, savons et gommages avec les tourteaux et la peau préalablement séchée. « Le noyau d’avocats, je le sèche et je le vends aussi, poursuit Irène Sikali. Je fabrique des remèdes pour le mal gastrique et la palpitation. »
Astucieuse, l’entrepreneure utilise par exemple des mélanges clou de girofle, cannelle ou encore curcuma dans ses thés. Des produits qui sont aussi inclus dans la fabrication des savons, gommages et crèmes. En saison sèche, elle propose des jus naturels faits à base de fruits de saison et déshydrate certains qu’elle vend séchés lors des périodes de manque.
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Bien plus, pour conserver et fidéliser sa clientèle, Irène a ouvert sa boutique made in Cameroun « Sika bio nat » à la Cité de Palmiers, quartier du cinquième arrondissement de Douala. Elle y vend ses produits et ceux d’autres entrepreneurs. Des astuces qui lui ont permis de se développer au fil des années. Son capital est ainsi passé de 50 000 francs Cfa à environ 10 millions aujourd’hui.
Liqueurs locales
À une table d’elle, Jean-Marie Tchamague exhibe des liqueurs 100% camerounaises au citron, aux épices, au gingembre, aux écorces de la forêt tropicale, au bitter kola, à la crème et rhum de café qu’il fait déguster aux clients dans de petits gobelets jetables. « Quand les camerounais dégustent, ils sont prêts à acheter, avoue l’homme âgé de 78 ans qui sonde néanmoins les visages, visiblement préoccupé par leur réaction face à ses boissons. Beaucoup ne savent même pas que ça existe. »
Voilà 22 ans que le septuagénaire au visage sévère, mécanicien avion à la retraite, navigue dans les eaux troubles de l’entrepreneuriat agricole. Comme Irène Sikali, il a misé dès le départ sur la formation effectuée lors de ses vacances en France en 1987. « J’étais dans un supermarché et je suis tombé sur le prospectus », se souvient-il. Il paie 80 Francs français (à l’époque) chez un artisan, fabricant de whisky à Paris. De retour au Cameroun, il le met en pratique et fabrique régulièrement deux à quatre bouteilles qu’il déguste en famille et avec des amis.
À sa retraite en 2003, encouragé par des proches, Jean-Marie Tchamague en fait son activité principale. Les prix de ses bouteilles varient alors entre 2000 et 2500 Francs CFA. Progressivement, la clientèle afflue et atteint « des centaines ». La bouteille vaut 5 000 Francs CFA aujourd’hui et il produit environ 200 litres chaque mois. Comme sa voisine, il a ouvert une boutique à Ngodi, un autre quartier de Douala.
Face à la cherté et difficile accès de la matière première, M. Tchamague a misé sur la relation directe avec plusieurs fournisseurs qui lui livrent les plantes et écorces tous les mois à domicile. Il entame alors le long processus de macération jusqu’à l’obtention des liqueurs prisées par des clients qui viennent en boutique ou appellent pour se faire livrer. Son chiffre d’affaires est passé de 100 000 Francs CFA à plus d’un million.
Manque de financement
Malgré leur réussite, la principale difficulté rencontrée par Irène Sikali et Jean-Marie Tchamague reste le manque de financement comme le déplorait 80% des entrepreneurs dans notre enquête. « L'agriculture est le métier le plus risqué. Dans ce secteur, l'information sur les dispositions d'accompagnements n'est pas largement véhiculée. Chacun se débrouille comme il peut », nous expliquait le docteur Olivier Dimala, économiste, qui dénonçait l’absence d’accompagnement des agriculteurs par l’Etat.
« Je veux m'améliorer mais je n’ai pas les moyens », souffle d’ailleurs Mme Sikali qui assure n’avoir jamais bénéficié de financements ou d’accompagnements du gouvernement. Elle utilise les doigts de la main gauche pour lister les machines qui lui manquent: presse à huile, broyeuse, découpeuse électrique… Elle s’interrompt et ajoute avec regret : « si j’ai vraiment une grosse commande, j’aurais des difficultés parce que je n’ai pas tous les appareils appropriés pour travailler. »
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Entre deux clients, Jean-Marie Tchamague parle de son frein principal sous le ton de la confidence: l’emballage. « J’utilise les bouteilles récupérées par des femmes qui les revendent à 250-300 Francs CFA la bouteille », murmure le septuagénaire. Puis le voilà qui rêve soudain à haute voix: « si j’avais les moyens, je pourrais produire plus, ouvrir des boutiques ailleurs, commander les bouteilles à l’étranger. »
Josiane Kouagheu