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Dans le Littoral camerounais, la pêche avec les produits chimiques

Dans le Littoral camerounais, la pêche avec les produits chimiques
Josiane Kouagheu
Josiane Kouagheu
  • 22-Sep-2025 12:45:00

Insecticides, pesticides et autres substances toxiques sont déversés dans de l’eau afin de tuer des poissons. Témoignage de Guillaume qui, jusqu’en 2019, s’est adonné à cette pratique. 

 

 

 

 

Guillaume s’avance avec précaution sur la petite pente menant au bord de l’eau, dans un coin non aménagé du débarcadère de Youpwè dans le Littoral camerounais. Son collègue Mbongo vient d’y amarrer sa petite pirogue en bois dans laquelle des crabes encore vivants se débattent. Une conversation s’engage entre les deux pêcheurs. « La pêche n’a pas été bonne, peste le nouveau arrivé.

 

 

  • La pêche a trop changé, appuie Guillaume, petit homme au dos voûté et à la peau tannée par le soleil.

 

  • Rien ne marche. Aujourd’hui j’ai dû aller un peu plus loin, poursuit Mbongo, mine fatiguée.

 

  • C’est pourquoi on utilise les remèdes pour pêcher, souffle Guillaume, 58 ans. »

 

 

Mbongo s’arrête et l’avertit de la présence des étrangers, ces visages inconnus qu’il sonde de son regard suspicieux. Guillaume hésite, marque une pause, semble réfléchir, regarde autour, puis hausse les épaules et accepte de raconter son histoire. Guillaume a débuté la pêche à Kribi, ville balnéaire du Cameroun située au bord de l’océan atlantique. Il a à peine 18 ans. Après quelques années à pêcher des « bossus », ces poissons caractérisés par une bosse sur la tête, il migre à Douala, la capitale économique, en 1991. Il rejoint Youpwè. 

 

 

 

Pirogue remplie de poissons

 

 

De là, le jeune pêcheur sillonne la façade maritime. Un jour à Mouanko, dans le département de la  Sanaga-Maritime, il est témoin d’une scène qui le marquera à jamais. Un pêcheur est surpris assis dans sa pirogue remplie de poissons. Tout autour de lui, une marée de poissons morts flotte, dépassant « 1000 fois » ceux se trouvant dans l’embarcation, se souvient Guillaume. Le pêcheur incriminé est alors interpellé avant d’être libéré plus tard. Il apprend que son frère aîné aurait négocié sa libération contre 500 000 Francs CFA.

 

 

 

Lire aussi: Dans le Littoral camerounais, les pêcheurs artisans face aux changements climatiques 

 

 

 

Guillaume est choqué et frustré. Il observe de plus en plus ses collègues, camerounais ou étrangers — d’après les statistiques, dans Littoral, plus de 60% des pêcheurs artisans sont des étrangers: nigérians, ghanéens, beninois…— s’adonner à cette pratique: l’utilisation des insecticides, pesticides et autres produits chimiques dans la pêche. 

 



La gamaline, le thionex et autres toxines sont déversés le long de la surface de l’eau afin de piéger diverses espèces aquatiques qui, après avoir avalé ou inhalé ces produits, meurent asphyxiées. Guillaume est aussi excédé par les pêcheurs industriels chinois qui font « la mauvaise pêche avec les filets à petites mailles », la rareté des poissons et les effets liés aux changements climatiques. 

 

 

 


Il finit par se lancer à son tour. Il ne se souvient plus de l’année exacte et encore moins des détails. Mais avec son frère aîné et partenaire de pêche, ils commencent à utiliser le Thionex, cet insecticide reconnu pour sa toxicité. «
C’est un produit liquide qu’on verse dans de l’eau, confie Guillaume. Tu tournes l’eau avec la pagaie. Quand le poisson aspire l’odeur, ça monte pour respirer. Ça entre dans le filet ». 

 

 

« Impact négatif »

 

 

Dans une étude parue en 2021 sur la nature et la portée de la criminalité illégale, non déclarée et non réglementée dans la pêche au Cameroun, Maurice Beseng de l’université de Coventry au Royaume-Uni, note que l’utilisation des toxines comme la gamaline, un insecticide, pousse les poissons à migrer vers des environnements plus sains, « réduisant encore le stock de poissons disponible et exacerbant la rareté des poissons. »

 

 

 

Plus grave, combinée aux déversements d'hydrocarbures résultant du transport de carburant à partir de canoës de pêche, cette pollution a « un impact négatif sur l'environnement marin », précise l’enquête menée entre 2016 et 2021. « La gamaline est une substance toxique. Ça ne va pas seulement contaminer le milieu. Ça va contaminer tout l’ensemble du système », le milieu, les poissons et plus tard l’homme, consommateur final, déplore François Loïc Nlebe Evagle, ingénieur des travaux halieutiques rencontré au centre de pêche de Youpwé. 

 

 

À regarder: Youpwè, débarcadère et marché aux poissons

 

 

 

Guillaume ne croit pas à ces dangers. À l’en croire, « tout le monde a déjà mangé ce genre de poisson ». « Est-ce que nous sommes malades? Et quand ça vient, est-ce que tu sais que c’est ça ? Tu l’achètes », balaie-t-il tout en admettant néanmoins que la décomposition des espèces aquatiques tuées avec ces toxines est rapide. En quelques heures, elles commencent à dégager des odeurs nauséabondes. 

 

 

À l’époque, face à cette découverte, Guillaume et son frère réduisent les dosages. « C'est-à-dire si le produit c’est un litre, explique le pêcheur en agitant ses mains pour mieux se faire comprendre, tu mets demi-litre. Tu surveilles la quantité. » Comme le lait sur le feu. Et pour maximiser leurs chances, ils ciblent alors les criques, zones de mangrove et autres lieux de reproduction de poissons. 

 

 

Corruption 

 

 

Après chaque utilisation, leur pirogue se remplit de mâchoirons, carpes, bars  et « même le lamentin. » Ils font le cri et lavent « bien » ceux destinés à la vente. La pratique prohibée rapporte gros. À chaque virée et après déduction de toutes les charges, Guillaume empoche au moins 300 000 Francs Cfa, une véritable fortune au Cameroun où le salaire minimum interprofessionnel  garanti est alors de 36 270 Francs cfa. Il est passé à 43 969 Francs cfa en février 2024. 

 

 

Guillaume et son frère développent également des astuces pour ne pas se faire prendre lors des contrôles des forces de sécurité et autres agents chargés de la surveillance. Lors des fouilles, ils dissimulent les bouteilles dans des caisses (vieux réfrigérateurs remplis de glaçons où ils conservent le poisson). Dans l’enchevêtrement des filets. Souvent, ils les cachent dans un sac rempli de cailloux qu’ils font descendre à l’aide d’une corde au fond de l’eau. Au départ de la patrouille, ils font remonter le sac.

 

 

 

 


Certains pêcheurs ont moins de chance et se font prendre. Ils doivent alors choisir entre la prison et la négociation. Dans son enquête, Maurice Beseng du Centre for Trust, Peace and Social Relations de l’université de Coventry, souligne que la corruption et l'extorsion sont «
courantes » en mer où les pêcheurs et les agents de la pêche sont « impliqués dans une corruption active ou passive ». 

 

Un répondant de l’étude confie d’ailleurs que « les agents de pêche et de patrouille de la marine demanderont du poisson en échange de leur ignorance de leurs pratiques de pêche »: « j’ai observé comment les pêcheurs artisanaux remettent les colis aux inspecteurs des pêches pour qu'ils négligent leur quota de pêche ou la taille des poissons capturés. »

 

 

Introduction de notre série « Chercheuses d’Afrique »

 

 

À la délégation régionale de l’élevage, des pêches et industries animales du Littoral, on reconnaît ces pratiques et assure que malgré le manque de moyens qui limite la surveillance de tout le plan d’eau, certains pêcheurs sont interpellés. « Vous mettez la main sur quelqu’un, vous l’emmenez au niveau des juridictions compétentes. Peu de temps après vous le retrouvez dehors », s’inquiète  Dr Nenwala Djidimbele. 

 

 

Six mois de prison 

 

 

Souvent, poursuit le chef de service régional des pêches, de l’aquaculture et des industries halieutiques, ils font appel à d’autres administrations qui font aussi la surveillance: « ils arrivent sur le site. Parfois ils trouvent. Ils font des arrangements. Le Minepia local n’est même plus informé »

 

 

Guillaume assure avoir arrêté en 2019, à la mort de son frère aîné dans un accident de voiture. Il dit se consacrer désormais à la pêche aux crustacés, l’une de ses spécialités depuis 27 ans. Cependant, le pêcheur confie que son neveu et certains collègues continuent cette pratique prohibée, multipliant les jeux de cache-cache avec les forces de sécurité et agents de pêche. Le frêle quinquagénaire accepte d’ailleurs de nous conduire vers ces lieux. 

 

 

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On longe un couloir et arrive dans un autre coin non aménagé du débarcadère où des pirogues sont en train d’être réparées. Au milieu du bourdonnement des coups de marteaux, Guillaume pointe discrètement du doigt et s’en va. Mais personne ne semble disposé à parler. « La pratique existe. Mais je ne la fais pas », balaient-t-ils les uns après les autres. « Ils ne peuvent même pas accepter qu’ils utilisent parce qu’ils font parfois la prison, assurera Guillaume plus tard. Il y en a qui ont fait au moins six mois de prison. »

 

 

Josiane Kouagheu

 

 

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